jeudi 2 décembre 2010

Helena

Helena laissait sa plume se balader sur le papier brut, dont elle aimait le bruissement. Elle vivait son autisme seule, en compagnie de son jeune chat tout gris, et si doux. Son appartement était jonché de feuilles, tantôt en liasses, tantôt disséminées au hasard, qui n’auraient semblé que destinées à compliquer encore le désordre régnant en maître des lieux. Helena ne quittait jamais son appartement qu’une fois par jour, parce que cela lui avait été prescrit. Elle craignait le monde, les gens, la vague effrayante et agressive des mouvements de voitures, d’humains, ce monstre au souffle – que dis-je – au rugissement spectral et horrible.

Cependant Helena, en cette nuit de Noël, laissait tranquillement danser les mots à la volte de sa plume parcheminant les feuilles, suivant l’inspiration de son esprit. Dans le calme, elle se laissait parfois distraire par les flocons joufflus qui gonflaient le majestueux pin blanc en l’hommage duquel elle consacra un jour quelques vers. Un visiteur eût-il pu pénétrer au sein de ce foyer, s’il avait été quelque éditeur ou homme de lettre, il n’eût pas manqué d’être sidéré : il se serait trouvé là dans le milieu même du génie littéraire ; Helena était l’une des plus grandes poétesses que la planète ait jamais accueilli.

On frappa timidement à la porte. Elle sortit de son doux rêve, et regarda à travers le judas : c’était son père.  « Bonjour Helena », lui dit-il, un sourire timide et inquiet au visage. « C’est Noël, tu sais, je suis un peu comme toi, tout ce monde, ces réunions de familles… Je suis venu te dire que je t’aime. Je t’aime Helena, et que cette nuit de Noël te remplisse de joie. » Puis, tout petit dans ses vêtements d’hiver, il disparut.

Helena venait à peine de refermer sa porte et de se remettre à écrire, le cœur troublé par un curieux sentiment, qu’on frappa de nouveau. Elle ouvrit, c’était sa mère. Sa mère, qui ne parla pas, qui lui ouvrit seulement les bras. Maladroitement, sans trop savoir que faire, Helena s’y blottit. Elle était si… Si contente… Puis…

Puis elle ouvrit les yeux. Ce qu’elle vit alors, là-bas, au bout d’un long corridor, des visages… Ils étaient tous là, son père, son grand frère et ses deux petites sœurs, silencieux, lointains au regard, mais si beaux pour le cœur ! Si beaux ! Elle souffla : « Venez ! »

Et cette nuit-là, cette nuit-là, il y eut six personnes dans le logis de Helena. Six personnes. Mais Helena ne s’en trouva pas mal. Bien au contraire, elle reconnut ce sentiment, cette émotion, si forte, si douce, si ancienne pourtant. Alors que dehors la neige généreuse couvrait l’arbre magnifique, alors que partout on lisait, touchait, admirait l’âme de Helena, alors que le chaton s’en était allé se réfugier derrière un sofa, Helena sentit une larme couler sur sa joue.

Et cette larme lui rappela que ce qu’elle ressentait, là, maintenant, au milieu des personnes qui lui étaient si chères et desquelles elle était habituellement si lointaine, ce qu’elle vivait, c’était de la joie.

____________________ © Stephan Blackburn