dimanche 22 novembre 2009

Je ne sais pas


Je m’interroge.

Et je suis l’objet de mon interrogation. Dans mes actions, dans mon travail, dans ma vie, en fait, je me requestionne constamment.

Il y a cette histoire vraie, qui me tourne dans la tête… Un soir, en 2003, je m’en souviens parce que la cicatrice du 11 septembre 2001 était encore trop fraîche, j’entrais dans le poste de paiement d’une station-service adaptée aux poids-lourds routiers comme celui que je conduisais.

Or dans ce poste, tout se passa en un clin d’œil : Il y avait cet homme-là, un « Arabe », de la race sémite (Hébreux et Arabes), l’œil noir et profond, le sourcil grave et sévèrement découpé, la barbe sans une trace de rasoir, la peau cuivrée, le long cafetan et le voile ceint sur le crâne. On eût cruellement dit que j’étais soudain en face d’un Taliban.

Massivement, les chauffeurs mes collègues fuyaient cet homme. Il était très clairement et très ostensiblement rejeté.

Cet homme-là portait sur lui toutes les traces sensibles de l’envers de mon système de valeurs. En ce, j’étais certainement comme tous les autres occidentaux qui s’en détournaient en espérant qu’il le sache.

Mais voilà. Je me suis approché de lui.

Je lui souris et lui dis en penchant la tête : « Salaam Aleïkum ! »

Ce de quoi un sourire vif, grand, amical, littéralement éclatant, illumina tout le visage de l’homme qui s’empressa de me répondre avec plus de politesse encore : « Aleïkum Salaam! Aleïkum Salaam!!! » J’avais semé du bonheur dans le cœur d’un homme.

Quant aux autres, ils m’ignorèrent à mon tour, ou me regardèrent avec une lueur de reproche au fond de l’œil. Je n’ai fui aucun regard qui me soutenait de réprobation. Ce regard-là ne m’intimidait pas. Je me plongeais dans ces yeux-là, qui finissaient invariablement par se tourner vers le sol.

Dans mes yeux, aucune haine, aucun jugement, aucune nervosité, car je n’avais pas peur. 

Je me rappelle bien cette scène de ma vie. Avais-je fait le bon choix ?

On me rappelle parfois le « devoir de sagesse » qui vient avec le statut très pompeux de « professeur de philosophie ». Ai-je rempli ce devoir ? Fallait-il exprimer, comme tout le monde, une sage réprobation au nom de mes valeurs, ou y avait-il quelque chose de plus fort, de plus sage encore, qui, faisant tourner la balance de la justice, justifiait mon accueil, quelque chose que j’oserais nommer « l’amour du prochain » ?

J’ai vu, cette femme-la, mère de famille, brûlée vive, amputée des oreilles et du nez, les yeux crevés, tout cela au nom d’un adultère dont on n’est même pas sûr qu’elle l’a commis. J’ai vu cet homme-là montrer où il avait tué sa propre fille de son fusil de chasse, à bout portant, ce parce qu’elle avait écouté, ô malheur, l’appel d’un amour.

Mon voisin « arabe », c’était tout cela qu’il incarnait. Mais, dilemme, c’était aussi un humain. Comment devais-je agir ? En l’accueillant ou en le rejetant ? Ou alors, en l’ignorant ?

Je ne sais pas.

Mais je suis heureux. Je suis heureux d’avoir semé un peu d’amour dans le cœur d’un frère humain.

Je me rappelle d’avoir vu, un jour, dans le cadre d’un Congrès mondial tenu en 1992, oui j’ai été témoin de cela, un homme vêtu en cafetan et en voile, comme mon voisin, et un juif Hassidim, tous deux s’embrasser, littéralement, dans les bras l’un de l’autre, sans retenue, avec fraternité et franc échange de quelque chose de plus grand que des différences de valeurs. C’était là, devant mes yeux, spontané et sans mise en scène. Quelque chose comme l’amour. Quelque chose comme l’unité à travers la diversité.

L’accueil.

Sans aucun relent d’animosité.

Ma recherche de la sagesse me mène vers des abysses d’ignorance. Mais si on me permettait de me prononcer, alors je dirais oui. Oui, cela est sage. Non pas parce que l’on partage toutes les mêmes valeurs et les mêmes idées. Mais parce qu’on est prêt à l’accueil et à l’échange.

Alors, oui alors, débute le dialogue. Alors chacun se met en état de synergie avec son prochain. Alors, de la diversité des idées risque de naître quelque chose de supérieur à l’addition mathématique de telles idées, quelles qu’elles soient.

Après tout, j’ai bien vu un hippopotame sortir un faon de l’eau et le remettre sur pattes d’un léger coup de tête. Ça aussi je l’ai vu. Et s’il y a noblesse dans ce geste-là, qu’y a-t-il, que lis-je dans l’œil du tigre sur le point de refermer ses crocs dans le cou de la biche désespérée ?

Ce que voyant, je conclus ceci, que la doctrine est le pire ennemi de la sagesse, que le dogme se dresse comme un mur devant la voie du philosophe.

Mais la doctrine est partout. Elle est tout autour de moi. Elle s’impose en idées prétendues vérités, elle force l’action vers une direction qui ne convient qu’à ses adhérents, ses disciples, ses chantres. Si je ne me moule pas à ça, je suis mis hors-jeu dans le monde des détenteurs de vérités. En ce, je suis à ma place, si tant est que je partage mon avis avec Socrate.

Mais je n’ai pas cette prétention. Je me contenterai ici de citer deux artistes. Car je ne saurais avoir le dernier mot.

« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente. » - Brassens
« Le jour où quelqu’un vous aime, il fait très beau. » - Gabin
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© Stephan Blackburn

vendredi 20 novembre 2009

Le dernier combat


Oui, oui, je sais.

Je le connais bien, ce sentiment anti-Américain, trop étendu parce que par-delà ses défauts culturels, on oublie qu'il est constitué d'humains. C'est pourtant (et justement ?) ce qui m'inspire. Des humains comme nous, avec leur complexité, leurs systèmes de valeurs, leur sens de l'honneur, leur sens de la justice, du beau, du bien, du mieux.

Ce sont nos frères, ce sont nos soeurs. Nous l'oublions.

Voici donc l'histoire d'une Américaine, dans le contexte de son monde, américain. Si ce fait-là empêche d'apprécier le texte, indépendamment de la nouvelle elle-même, alors je réponds : Cette paille, que tu observes dans l'oeil de l'Amérique, oublie là, et...


J'étais tellement nerveuse que j'en oubliais presque la pluie glaciale de la nuit qui commençait. C'est qu'on a rarement la chance, si je puis me permettre de m'exprimer ainsi, de rencontrer son héros en personne, et seul encore.

Quel dommage que les circonstances se prêtent aussi mal à une rencontre que j'aurais aimée courtoise et, peut-être, amicale.

Mais le colonel William R. Stoves n'était pas revenu d'Irak pour son plaisir. Je le connaissais comme un homme exceptionnellement courageux, puissant d'esprit, et, pour ainsi dire, d'une grande beauté militaire. Il était haut, carré d'épaules, fin de visage. Il portait la quarantaine avancée avec le charme qu'ont les hommes à cet âge, les cheveux presque blancs, un regard plutôt grave, un nez fin, un menton volontaire.

Je me demandais, bien sûr, comment il serait quand il se présenterait à moi. Mais je me demandais encore plus comment je devais l'accueillir. C'était pourtant simple. Je le saluais, je lui ouvrais la portière, je la refermais derrière lui et je le conduisais à sa résidence.

Dit comme ça, c'est même un peu idiot. Mais, il y avait le drame... Lors du voyage, lui parlerais-je? Oh, le silence serait sans doute plus pertinent. Encore qu'il aurait peut-être besoin de parler...

Aux premiers soldats qui saluèrent à l'intérieur de l'aéroport, je sus qu'il approchait. La porte automatique s'ouvrit sur lui, et je vis mal son visage. Il portait son uniforme, le képi bien enfoncé sur la tête. Il marchait assez vite mais sans hâte. Je lui fis le plus beau salut dont j'étais capable, tout en agrippant la poignée de la portière.

Même le salut négligé qu'il esquissa en ma direction m'intimida, tant il évoquait de puissance et d'expérience. J'avais l'air bien débutante à ses côtés.

Il embarqua prestement, et avant que je ne m'en rende vraiment compte, je conduisais déjà la voiture. Devant, rien que le kaléidoscope des phares et des lampadaires jouant dans l'eau du pare-brise, interrompu chaque seconde par la marche ennuyante des essuie-glaces. Derrière, la silhouette d'un grand homme, dont la tête semblait légèrement penchée et recueillie, trahissant ce qui ne pouvait être chez lui qu'une grande fatigue, tel un arbre centenaire qui ploie, bien qu'à peine, sous l'impitoyable tornade.

Nul mot entre lui et moi. Pour toute atmosphère, une pesante humidité, le chuintement continu des pneus sur le bitume ruisselant, les coups sourds des balais sur le pare-brise.

J'avais pour ordre de l'accompagner jusqu'à l'intérieur de chez lui. Il frappa, ce qui me surprit. Une femme répondit, qui le regarda et se mit tout de suite à pleurer en le prenant tendrement dans ses bras. Il répondit à ce geste avec la même émotion spontanée. Cet échange immobile de peine et d'amour, qui dura plusieurs secondes, me confinait sous la pluie.

Quand ils se relâchèrent doucement, elle tenta de reprendre contenance alors qu'il retirait son képi en s'avançant, ce qui me permit du même coup d'entrer à mon tour, discrètement, mais conformément aux ordres de me tenir à la disposition du colonel jusqu'à ce qu'il me donne congé.

La dame retira son veston au colonel, prit son képi, puis les accrocha sur une patère. Ainsi je vis, pour la première fois, l'homme qui se cachait derrière le mythe. Il était encore plus beau que sur les photos. Mais je me sentis indécente d'avoir de telles idées en ce moment-là.

- Elle dort? demanda-t-il à voix basse en faisant un petit signe de tête vers l'étage.

À peine eut-il achevé sa question qu'apparut une fillette en chemise de nuit, une enfant d'une dizaine d'années, courant sur la mezzanine, en criant «Papa!» Elle se précipita en bas de l'escalier et sauta dans les bras du colonel.

- C'est vrai que tu ne partiras plus?

- Oui ma chérie, c'est vrai.

- Plus jamais?

- Plus jamais.

Le colonel se raidit un peu à ce moment. Il se retourna en ma direction, sa fillette blottie dans son cou, me regarda et me lança rapidement:



- En face ici demain matin, lieutenant. A neuf heures.

- Mon colonel! répondis-je avec le salut martial et peu à propos, mais obligatoire.

* * *

Il pleuvait toujours. Plus fort encore, s'il était possible. Le soldat Robertson était à mes côtés. Il avait rangé son encombrant étui dans le coffre arrière de la voiture. C'est lui qui affronta la pluie pour ouvrir la portière au colonel Stoves.

Celui-ci était splendide. Vêtu de son uniforme d'apparat, tout blanc du képi jusqu'aux gants, il arborait une impressionnante série de rubans exposant les récompenses et les médailles dont il s'était montré digne dans sa fabuleuse carrière de combattant de la U.S. Air Force.

Le temps était sombre, un peu brumeux en dépit de la pluie. Je roulai plutôt lentement. À l'instar du climat, nous étions plus tristes encore ce matin-là, bien que je m'efforçais de ne pas m'impliquer émotionnellement. Quand nous arrivâmes au cimetière, nous sortîmes tous trois de concert.

Le colonel se dirigea droit vers la tombe de son épouse, dont il devait connaître déjà l'emplacement puisqu'il n'hésita pas une seconde. De fait, la sépulture était reconnaissable par sa fraîcheur et se trouvait droit devant lui lorsqu'il sortit de la voiture.

* * *

Madame Stoves était bien connue, elle aussi. Elle s'était mérité la réputation d'être le plus solide entraîneur et la plus sereine des épouses de militaires. Elle supportait inconditionnellement son homme et non seulement lui évitait les peines de la séparation, mais elle l'encourageait sans cesse. D'aucuns étaient d'avis qu'elle était républicaine, alors qu'on soupçonnait le colonel d'avoir des sympathies démocrates.

Des rumeurs.

Mais son cancer, lui, était bien réel. Il l'emporta alors que son époux était en plein champ de bataille. Seule sa propre mort pouvait inciter colonel Stoves à interrompre une opération au Moyen-Orient pour revenir chez lui.

Forcément, elle se savait condamnée quand il partit. C'est évident pour tout le monde. On la savait malade déjà, mais elle était tellement enthousiaste au départ du colonel que lui-même en oublia ses inquiétudes.

* * *

Le soldat Robertson était à mes côtés, sous la pluie diluvienne. Il me demanda d'ouvrir le coffre de la voiture, puis il défit les attaches de son étui. Ensuite il ne bougea plus.

C'est alors que je vécus le moment le plus significatif de toute ma vie.

J'observai le colonel. Je ne le quittai pas des yeux une seule seconde. D'abord, il se tint debout, droit devant la tombe de sa femme. Puis il marcha lentement vers la pierre tombale.

Je le vis porter sa main gantée à sa poche de veston. Il en ressortit une petite boîte. Ensuite il nous tourna le dos, et se pencha jusqu'à porter un genou au sol. De la boîte, Dieu sait qu'il aurait voulu garder ça secret, mais je vis ce qu'il en sortit: un ruban bleu ciel tacheté de blanc.

Malgré la distance, je sus ce que c'était: le ruban bleu étoilé de la U. S. Air Force Medal of Honor, la plus haute distinction accordée à un militaire, remise des mains du Président en personne. J'en devinai le médaillon en forme d'étoile au centre de laquelle se dessine la tête de la Statue de la Liberté. Le colonel Stoves appuya la prestigieuse médaille contre la pierre tombale, à hauteur du nom de son épouse. Puis il la laissa glisser doucement jusqu'au sol. Là, il pressa du pouce la décoration afin qu'elle disparaisse dans la terre. Enfin, il se releva doucement et je crus le voir embrasser le dessus de la pierre.

Jamais je n'ai trahi ce secret du colonel William R. Stoves. Quand j'y pense, la loi est claire en ce qui concerne la Médaille d'Honneur: elle est remise à un soldat qui s'est « distingué par son empressement et son intrépidité, au risque de sa vie, en dehors et au-delà de l'appel au devoir, dans une action impliquant un combat en cours contre un ennemi armé. »

N'est-ce pas ce que la courageuse Madame Stove a fait, très exactement? Y a-t-il ennemi plus dangeureux et armé contre l'humain que le cancer? Ne lutte-t-on pas continuellement et ouvertement contre lui? Et Madame Stove n'est-elle pas allée bien au-delà de ce qu'on attendait d'elle?

J'avais vu, ce matin-là, un véritable héros saluant pour la dernière fois une véritable héroïne. Nul homme à haïr, nulle disgrâce, pas de politique, pas d'intrigue. J'en tirai une très grande leçon. Une leçon décisive. Ce dont je fus le seul témoin, je crois, puisque Robertson semblait plus recueilli, me fit l'effet d'une compréhension nouvelle de la vie. Comme si on avait ajouté un deuxième œil à mon cœur afin qu'il y découvre une dimension jusque là imperceptible.

Il revint au pied de la sépulture, et jeta un oeil dans notre direction. Le soldat Robertson comprit immédiatement, sortit sa trompette, éclatante comme de l'or, et rejoignit bien vite le colonel.

Ensuite, il leva doucement son instrument et entonna le Salut aux Morts. Sous les pleurs de la trompette, le colonel se tint au garde-à-vous, et leva sa main droite jusqu'au képi avec une majesté qui me coupa le souffle. Alors, je pleurai aussi. Oh, combien l'homme était grand, combien belle la scène qui se déroulait devant moi. Jamais je n'aurais imaginé ce que pourrait vouloir dire ce geste lorsqu'il est motivé, non par la guerre, mais par l'amour, sans haine, sans regrets, sans violence, sans vengeance. Seulement par l'amour.

* * *

Je quittai l'armée aussitôt que je pus et repris mes études en droit. Quant au colonel Stove, il ne put pas profiter de sa retraite comme il l'aurait mérité, puisqu'il mourut à son tour sept ans plus tard. A ce moment-là, j'eus l'insigne honneur de consoler sa fille, que je comptais parmi mes élèves au Montclair State University, New Jersey.
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© Stephan Blackburn

jeudi 19 novembre 2009

AAA.... ATCH1N1 !!! Ou: Le bizarre incident du vaccin pendant la nuit

Maintenant, ce n'est pas tant la grippe qui sort, mais des chiffres !!!




Si je tape H1N1 sur Google, la saisie automatique me guide vers:

H1N1

H1N1 symptomes

H1N1 virus

H1N1 quebec

H1N1 symptoms

H1N1 vaccin



Puis Canada, incubation, montreal, virus symptoms, etc... Au début, j'ai recherché le facteur de dangerosité du virus: le taux de mortalité. Après des heures, sur des jours de recherche, un taux se dessinait très, très doucement, ici et là, sur le web: 1 à 2 pour 1000 (mille).



A titre comparatif, le taux de mortalité d'une grippe "normale" varie de 4 sur 1000 à deux pour cent dans les cas les plus graves. Maintenant, la vraie info commence à sortir, alors que la plupart des vaccins ont été inoculés.
Voici une liste de sources (Français ou anglais):
On a ce taux carrément paniquant, démenti par les chiffres offerts au compte-goutte dans les quotidiens (desquels il faut faire soi-même les calculs)

http://www.bio-medicine.org/biology-technology-1/Biotechnology-Company-Provided-Advance-Warning-of-Mexican-H1N1--26quot-3BSwine-Flu-26quot-3B-Virus-Outbreak-11719-3/ Dix pour cent ?



http://www.medicalnewstoday.com/articles/167062.php Quatorze pour cent ?



Ça, ce sont des réponses de sites populaires.



Voici ce que je trouve dans des sites soi-disant indépendants (rapports médicaux sans lien direct avec une organisation médiatique ou "intéressée"), par exemple :



Organisation Mondiale de la Santé: 4 pour mille.

http://www.medicalnewstoday.com/articles/167062.php



Dr Marc Lipsitch, via REUTERS: de 4,5 sur 1000 jusqu'à aussi bas que 7 sur 10000 !!!

http://www.reuters.com/article/healthNews/idUSTRE58E6NZ20090916



A mesure qu'on descend dans les résultats Google, la mascarade des chiffres tend vers le bas. On voudrait forcer les indécis qu'on ne s'y prendrait pas autrement.



Ceci dit, je ne désire pas sombrer dans le prcès d'intention, mais la tentation est forte.



Or pendant ce temps, le cancer, lui fait de réels ravages !!! Mais que voulez-vous, l'éthique force l'attente des protocoles de sécurité. Et les citoyens affolés attrapent autre chose à force d'attendre, eux, dehors et à la belle étoile.



Gelez gelez
Ô mon derrière
Car un vaccin
M'attend là-bas...
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© Stephan Blackburn

lundi 16 novembre 2009

Au McDo de Victo

Au McDo de Victo, on ne touche à rien. On va aux toilettes, on fait pipi, l'eau se remplace toute seule comme une grande. Mieux : quand on se lave les mains, le distributeur à savon est automatique. On n'a qu'à passer la main dessous, hop, on a la dose idéale de nettoyant.

Même chose pour l'eau. Parfaite aseptie. Et la doulce protection nous suit jusqu'au séchoir, qui semble nous attendre en ne manquant pas d'air.

Puis, une nouveauté. La porte, on n'y touche pas non plus. Du moins quand on sort. Quand nos précieuses mains superbement stérilisées sont dignes de la plus délicate protection.

Maintenant, la commande. Je vais manger.

Je sors un billet, dont on se demande par quelle magie il tient encore tant il a confronté de contacts dignes d'une baignade dans le Gange, je ramasse la monnaie, plus heureuse parce que blindée de métal. Enfin, je plonge à deux mains dans le hamburger que je m'apprête à bouffer.

Ô Saine Société. Je suis un autiste, marginal et sans capacité d'adaptation.

© Stephan Blackburn

vendredi 13 novembre 2009

Le coeur brisé

Un plafond de tuiles blanches. Un bruit de gens affairés. Je connais ça. C'est un hôpital. Je suis couché... Oh mon Dieu, oh Seigneur, non, non...

Qu'est-ce que j'ai fait? Pourquoi est-ce que je dois vivre ça? J'ai mal! Mon Dieu, j'ai mal... Je voudrais que ce ne soit pas vrai, j'aimerais m'être réveillé en me disant: c'est un rêve. Mais ce n'est pas un rêve, et c'est exactement pour ça que je suis ici.

- Docteur Lévesque?

Je ne répondrai pas. Elle a dû m'entendre pleurer. Mais comment répondrais-je? Je ne suis pas avec elle. Je suis avec ce petit bébé... Ce bébé...

- Docteur Lévesque, pouvez-vous me parler?

Non je ne peux pas. Partez. Laissez-moi imaginer les limbes. Ni l'enfer ni le paradis, car je ne suis digne ni de l'un ni de l'autre. Je voudrais, oh, comme je voudrais rejoindre le petit enfant dans un néant limbique, dans un monde où je serais libéré de mes émotions...

Il n'y a peut-être pas meilleure expiation que d'être puni d'une faute impardonnable par l'accomplissement involontaire de son contraire, rien de plus juste que d'être châtié d'une mort par la recréation d'une vie.

Ma faute, au départ, bien des gens l'ont commise et la commettent encore. J'ai bu du vin, puis j'ai conduit. En soi, quoiqu'on en dise, c'est une faute, pas un crime. Mais quand il pleut l'hiver, que tout d'un coup la voiture ne va plus dans la direction où la pousse le volant, quand, en un instant on se rend compte qu'on a perdu le contrôle, qu'on voit des phares devant soi et qu'on sait que c'est fini, là est le crime. Là est l'impardonnable. Et il y a pire: quand la punition se purge dans ce monde, et pas ailleurs...

Pas ailleurs... Ailleurs...

Le choc m'avait fait mal, mais ce n'était rien. Une douleur dans le cou. Ma vieille Mercedes venait de rouler son dernier kilomètre. Mais qu'est-ce que j'en avais à faire. Il y avait des gens aussi dans l'autre véhicule.

Mais l'autre voiture... Oh Seigneur... Aurais-je pu reconnaître quelque chose qui m'en indique le modèle? Après la collision, ma voiture n'avait fait que glisser, glisser... Mais combien de tonneaux avait fait l'autre?

Elle était loin, dans le noir. Aucune lumière n'était plus visible, mais le klaxon criait, criait, criait, et plus je courais et plus il criait fort, et plus il criait fort et plus je courais, jusqu'à perdre pied, comme une marionnette à fils, et je criais moi aussi, pleurant et refusant ce qui se passait, et le cri de l'épave et mon cri ne faisaient plus qu'une longue cacophonie plaintive reflétant ce qui se passait à la fois en moi et hors de moi.

Il n'y avait pas d'espoir. Il ne pouvait plus y avoir de vie dans ces décombres. Mais je vis une main. Une toute, toute petite main. Inerte.

Je me rappelle être tombé à genoux en voyant cette main de petit enfant. Quelle torture, qu'on me brûle vif, mais qu'on efface de moi la vue de cette menotte qui pendait, nonchalante, comme si elle me disait: inutile de t'occuper de moi, c'est fini maintenant...

La police est venue. J'ai appelé je crois. J'avais mon cellulaire à la ceinture. Je suppose.

Je me suis retrouvé comme ça, couché sur le dos, regardant le plafond. Mais à part un choc nerveux et une entorse cervicale, rien. Rien, à part cette question: étais-je coupable? Oui, certainement. J'aurais beau me répéter mille fois que mon taux d'alcoolémie était légal, que la route était dangereuse de toute façon, c'était ma faute.

C'est ma faute, et je le sais. Voilà tout ce qui importe. Si je n'avais pas bu, ce petit coup de volant de trop, ou celui qui a manqué, l'aurais-je donné? Si j'avais profité d'une occasion pour laisser passer le mauvais temps, et partir plus tard! Si! Si! Si! Je suis coupable, pourquoi chercher des alternatives à la réalité!

J'ai repris le travail presque tout de suite. Je voulais m'évader, fuir mes souvenirs. Dans un hôpital, dans mon métier surtout, ça va tellement vite, on se vide le corps et l'esprit parce que c'est vital pour quelqu'un: celui que tu opères a mis sa vie en jeu précisément entre tes mains, il n'y a plus de place pour tes propres tribulations. C'est merveilleux pour ça, être chirurgien dans un centre hospitalier de Montréal. Ça bouge, ça roule, ça déboule, la vie, la mort, la vie... Et je m'y perds en paix.

Une fois seulement j'ai eu mal. Un peu. Le patient était tout jeune. Je vis sa main. Mais ce ne fut qu'un moment, un coup de poing douloureux mais inoffensif. A ce moment je demandai à revoir l'enfant pour un suivi. Au fond de moi je rêvais de revoir cette main bien en vie, je voulais croire que j'expiais ma faute et que j'allais venir à bout bientôt de mon affliction. C'était compter sans Dieu.

Deux semaines plus tard je revis mon petit patient. Il entra, debout, marchant entre ses deux parents.

- Eh bien eh bien! Mais c'est qu'il est vigoureux ce petit homme! C'est quoi ton nom?
- Joël, fit-il en appuyant sur les syllabes comme un enfant qui apprend à parler.
- Et quel âge as-tu Joël?
- Deux ans.

La petite main se leva et montra deux doigts, comme un signe de victoire. Et quelle victoire.

- Je vais juste regarder, d'accord, je veux voir ton bobo. Est-ce que ton bobo te fait encore mal?

Joël secoua doucement la tête.

- Ah oui, c'est très beau, la plaie est belle, fis-je en regardant les parents. Joël va devenir un homme fort!
- Docteur, me demanda le papa, croyez-vous que Joël puisse espérer une vie normale?

J'aurais presque répondu oui. Mais je crois n'avoir rien dit. Parce que j'avais quitté à ce moment la table d'examen et que j'avais ouvert, sur mon pupitre, le dossier médical du petit Joël.

Et ce que j'ai lu s'est inscrit à jamais dans mon âme en lettres de feu.

Donneur COMPATIBLE: C.H. St-Hyacinthe, f., 28 mois, accident automobile, 28-11-09...

Dans le corps de Joël battait le cœur de l'enfant que j'avais tué, et c'était à moi, le responsable de l'accident et le chirurgien, que le petit garçon devait la vie.

Et voilà. Pour la deuxième fois maintenant, je rumine ma culpabilité dans un lit d’hôpital.

Je vais dormir à présent. Quand je me réveillerai, je saurai si vraiment j'ai expié ma faute. Quand je me réveillerai, je déciderai de renaître. Ou de simplement exister.
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© Stephan Blackburn

Henri

Me voici dans une situation que je n'avais jamais imaginée. J'avais certes déjà entendu parler du «syndrome de la page blanche», mais je ne savais pas qu'un auteur pouvait vivre le dilemme dans lequel je me trouve.


Ce n'est pas le manque d'inspiration. En fait, quand je me place devant une feuille et une plume, ou lorsque je m'installe devant le clavier de mon ordinateur, toute une histoire est déjà en place et, de ce fait, je suis à l'abri du manque d'inspiration. Je n'écris que sous l'impulsion d'une idée, je ne me force pas.

Ce qui me trouble, c'est le sujet qui m'inspire aujourd'hui. D'abord, il s'agit d'une histoire que tout le monde connaît, une histoire vraie (donc pas de moi). Ensuite, elle a été racontée maintes fois déjà, de toutes les façons imaginables (sauf la mienne). Enfin, il est peu probable que la lecture de cette histoire soit la source d'émotions très plaisantes.

Mais où est l'intérêt alors?

Et pourtant, j'ai envie de l'écrire, cette histoire. Elle m'inspire vraiment.

Il serait légitime de se poser la question: pourquoi cette subite inspiration pour quelque chose qui n'a rien d'original? Je n'ai pas réellement cherché de réponse: elle est venue toute seule, comme si mon travail voulait être complété.

Cette réponse s'est présentée en deux temps: d'abord, me suis-je dit, l'être humain possède cette merveilleuse faculté: la mémoire. Ensuite, cette mémoire a un propre: elle oublie. Cela ne me sort pas du paradoxe dans lequel je nage depuis le début de ce texte, mais ça justifie quand même que je veuille raconter mon histoire: en effet, les pires cataclysmes de l'humanité ont offert des leçons qui n'ont jamais duré que de courts moments, et cela oblige que des histoires tristes ou même horribles soient racontées toujours et toujours, sans arrêt, afin que l'on ne puisse pas oublier et que nos sentiments plus nobles continuent d'être sensibles à l'action.

L'indifférence est la mort de l'homme.

Je vais donc vous raconter une histoire. Elle décrit une journée dans la vie de Henri.

* * *

Ceux qui croyaient connaître Henri le décrivaient comme un être doux, joueur, débonnaire. Or s'il pouvait en donner l'impression en société, ce n'était certes pas le cas lorsqu'il se retrouvait seul.

Seul, il l'était la plupart du temps, car c'est ce qu'il recherchait. Ce n'était qu'isolé qu'il se permettait de débrider ses pulsions perverties par une éducation qui n'était apte en quoi que ce soit à faire du personnage ce qu'il aurait dû être, compte tenu des limites et des talents dont la nature l'avait pourvu.

Aussi son existence même était-elle devenue une longue et grotesque inutilité. Et encore, je souhaiterais m'en tenir à cette description. Mais je dois dire que Henri était pire, bien pire que ça. Il était cruel, meurtrier impénitent, sadique, et s'amusait avec une sérénité effrayante du malheur même de ses victimes.

Henri, pour dire vrai, était une espèce de monstre. Pour lui comme pour tant d'autres dans le même cas, on pourrait se questionner sur les causes véritables d'une telle folie. Mais ce n'est pas ici mon propos.

* * *

Dès le matin, Henri quittait son foyer, n'allant guère plus loin que ses petits coins habituels. Il marchait lentement, tantôt observant la circulation automobile, tantôt dirigeant son regard, les yeux mi-clos, vers le panorama qu'offrait quelque terre cultivée à l'horizon. Alors, souvent, il s'asseyait dans l'herbe, et parfois même il se laissait aller à faire la sieste à l'ombre d'un pin ou d'un érable isolé.

Bien souvent des journées entières se passaient ainsi, et ces jours-là auraient pu être qualifiés de tranquilles et heureux. Mais ce n'était pas si simple. Malheur en effet à qui, seul et sans défense, tombait sur le chemin de Henri. Malheur à celui-là, car Henri ne connaissait aucune pitié. Au contraire, d'une certaine façon, on aurait pu dire que de telles rencontres constituaient en réalité le véritable but de ces interminables heures de farniente qui autrement auraient suffi à décrire l'essentiel de cette vie stérile et absurde.

* * *

Or de ce jour qui a retenu mon attention jusqu'à me sentir le devoir d'en coucher le souvenir sur ce papier, Henri ne fit pas ses révoltants délices d'une seule, mais de deux victimes. Et qu'on me pardonne, si j'avais pu changer cette histoire, je l'aurais fait. Mais à ce récit, une vérité épouvantable s'est accrochée comme un fait, comme une réalité qu'on ne peut fuir, à laquelle il ne nous reste plus qu'à faire face, si non par courage, du moins par impuissance.

Les victimes de Henri n'en étaient qu'à l'aube de leur vie. Deux tout-petits, un grand frère et sa petite soeur qui s'étaient hasardés plus loin que d'habitude du foyer qui leur offrait cette protection maternelle dont le détachement prenait des airs d'appels à l'aventure alors qu'ils étaient encore tellement, tellement vulnérables, fragiles par leurs petits corps, exposés à tous les dangers par leur candeur.

Mû par quelque instinct malade ou par un sixième sens indéfinissable, Henri se retrouvait souvent dans des endroits où s'amusaient des petits comme ceux-là, ou bien dans des passages isolés servant trop souvent de raccourcis à quelque imprudente citadine ou téméraires écoliers.

Alors, vibrant de plaisir, il savait se faire sombre, immobile et silencieux. Là, il attendait et anticipait avec délice les souffrances qu'il allait imposer.

Ce jour-là pourtant, Henri ne se cachait même pas. Ce fut d'abord l'aîné qui l'aperçut, entraînant du coup sa cadette dans un étroit corridor formé par le fond d'une poubelle industrielle d'une part, et un mur de brique d'autre part.

Puis, deux petites paires d'yeux observèrent ce qui, à leur échelle, parut monstrueux. Paralysés, les petits virent tout. Henri exposait tant qu'il pouvait un membre gigantesque d'où émergeait une pilosité effrayante, et qu'il remuait pendant la miction, un peu comme s'il savait qu'on l'observait, et qu'il y prenait plaisir. Si le plus âgé avait déjà, une ou deux fois, eu l'occasion de voir cet impressionant spectacle, il n'en était rien de sa petite soeur que rien n'aurait pu laisser même imaginer qu'on eût pu avoir du poil là.

Elle bougea très peu. Mais elle bougea.

Henri tourna les yeux dans leur direction. Ses pupilles rétrécirent, puis se dilatèrent. Il les vit.

Il fit mine de faire demi-tour. Mais sitôt que les petits semblèrent abaisser leur garde, il leur tomba dessus avec une agilité et une souplesse que rien n'aurait pu laisser présager.

Le vrai plaisir commençait.

* * *

Déjà, de panique, l'aîné criait. Retenant la petite, un rien ennuyé, Henri étrangla celui dont le cri ressemblait trop à un sifflement strident et agaçant. Il serra si fort qu'il perçut le bruit des petits os du cou qui craquaient. Celui-là ne bougerait plus. Mais il restait une vie à détruire. Et Henri ne se presserait pas puisqu'elle ne criait pas. Pas encore.

Il la laissa fuir de quelques pas puis se précipita pour la reprendre. Il fit mine de l'étrangler, l'immobilisant, puis la laissa de nouveau. A chaque tentative, elle était plus lente, plus pataude. Il la secouait, la frappait. Elle tombait, se relevait, tentait de fuir avec des gestes sans espoir.

Puis, Henri appuya un peu plus fort sur la poitrine de sa petite victime.

Alors, alors seulement, un cri surgit du petit être désespéré. Et ce cri semblait ne jamais vouloir prendre fin, comme s'il s'agissait d'une cloche appelant la fin de la récréation pour Henri. Ainsi donc, il écrasa le cou de celle qui fut, ce jour-là, son « jouet » préféré.

* * *

Satisfait, repu de cruauté, Henri s'en retourna benoîtement chez lui. Dès qu'il franchit la porte, sa douce maîtresse l'embrassa. En ce moment même, Henri savait qu'il aurait pu dévorer les deux petites souris qu'il venait de tuer. Mais la pâtée en boîte qu'on venait de lui servir était bien meilleure. Heureux, il s'étira, pétrit la moquette de ses griffes et ronronna.
© Stephan Blackburn

Crépuscule

Des moments d'harmonie, d'étonnement devant la majesté d'un paysage, des moments de volupté, pendant lesquels on sent au plus profond de son être qu'on est petit au sein d'un univers grandiose, que l'on est beau du fait de ce que l'on est et que l'avoir n'est rien, des moments où tous les sens sont en éveil parce qu'on n'est là que pour ça, Jocelyne Cloutier en a connu plusieurs.

Toujours la fin de semaine. Quand elle troque son ordinateur, son téléphone et la routine de la vie quotidienne, pour ses skis. Alors, elle emprunte toujours la même longue route qui l'amène, dès le matin, au camp Mercier, aux abords de la forêt Montmorency.

Là, munie d'un petit sac à dos contenant fruits, barres nutritives, sandwiches et boîtes de jus, elle farte ses longs skis de fond d'une couche de la cire qui convient au climat, et sans jamais entrer dans le bâtiment, elle les chausse et emprunte les premiers sentiers sans plus attendre.

Au départ, elle s'essouffle toujours un peu. Mais elle anticipe qu'après un ou deux kilomètres d'effort, ce petit ennui disparaîtra comme par enchantement. Elle se saura alors dans son « second souffle », et à partir de ce moment chaque bouffée d'air frais et pur deviendra un délice.

Même par grand froid, elle en vient toujours à retirer son petit manteau sport qu'elle attache à sa ceinture, et ne garde sur elle qu'un gilet de laine. Lors, la piste s'allonge devant elle sans jamais, jamais sombrer dans la monotonie.

Aucun arbre n'est identique aux autres. Tantôt un sapin lourd et solide, débordant de neige, tel un fantôme géant, tantôt une cédrière insondable par sa densité, tantôt une épinette aux branches sèches et mortes, si ce n'est à la cime, tantôt un tronc de bouleau couché ou appuyé sur une grosse pierre, nulle part ailleurs on ne trouve tant de raisons de s'émerveiller, de prendre part à la grande vie terrestre, de revenir à ses sources émotionnelles et spirituelles.

Très souvent, quand elle s'arrête près des refuges dans lesquels elle n'entre jamais, elle profite de l'instant de répit pour partager un peu de nourriture avec les oiseaux des environs, beaucoup moins farouches qu'en milieu urbain, peut-être parce qu'ils sont chez eux, pas chez l'homme. Il suffit donc à Jocelyne de poser une bouchée de sandwich dans sa main qu'elle lève ensuite, et déjà deux ou trois silhouettes ornithoformes se dessinent sur les branches. Puis quelques secondes suffisent pour que la faim, peut-être même la gourmandise, prennent le pas sur la crainte née de l'instinct, et un oiseau se pose sur sa main tandis qu'un autre se pose à ses pieds, l'un pour profiter du menu, l'autre en espérant quelque relief. Mais celui-ci sera récompensé, et alors même que celui-là se délecte tranquillement juché sur la main, il sera déjà reparti avec une belle bouchée discrètement jetée près de lui.

Oui, Jocelyne, sans jamais avoir développé le style ondoyant des patrouilleurs, est néanmoins devenue une skieuse chevronnée et c'est sans hésitation que, quand cela lui chante, elle emprunte les sentiers les plus difficiles et les plus longs.

* * *

Rien pourtant ne l'a préparée à tant de splendeur. Au sommet de la piste 12, la plus longue du réseau, la forêt fait place d'un coup à une clairière. De fait, ce brusque changement n'a rien de naturel: il s'agit du passage d'une ligne électrique dont les pylones sont visibles sur plusieurs kilomètres. Mais cet artifice qui balafre le panorama entame à peine le grandiose du tableau qui se peint devant Jocelyne à ce moment précis.

La longue trace glabre de l'homme ouvre les yeux sur un véritable petit cosmos, partie prenante d'un infini de beauté pure. Un vent léger caresse le visage rond et parsemé de taches de rousseur de la skieuse, tiédi par le disque solaire qui, bien que camouflé déjà à demi par un horizon qui semble bas tant on est soi-même haut perché sur une montagne, règne de toute sa gloire sur la voûte céleste.

Son rouge est profond, plutôt foncé bien que tirant à la fois sur le rose et l'orangé. Autour de lui se délaient tour à tour, telle une aura sans fin, les couleurs spectrales. Râ s'étend dans l'univers en passant du jaune doux à l'orange brûlé, puis d'un rouge sang vers le violet, et enfin du bleu marin au lapis-lazuli, la couleur du jour agonisant. Cette main divine et céleste donne à la terre de douces teintes nuancées et merveilleuses, qui rosissent la neige et découpent la silhouette des montagnes environnantes d'un mauve légèrement grisâtre.

Puis, imperceptiblement et brutalement tout à la fois, le disque solaire disparaît, laissant quelques couleurs au ciel mais plongeant le paysage dans le gris et le froid. A ce moment, Jocelyne pense à son foyer. Elle a une pensée pour son époux et son fils, qui lui préparent sans doute une fondue chinoise, sauf s'ils lui réservent la surprise d'une fondue bourguignonne; mais dans tous les cas, le petit Antoine aura mis ses talents de cordon bleu à contribution, y allant de savants mélanges de ketchup, de mayonnaise, de relish et de moutarde en guise de sauces d'accompagnement. Serge quant à lui se sera occupé de faire fondre du chocolat et de découper des bouchées de fruits en prévision du dessert.

Un frisson. Jocelyne sent qu'elle s'est sans doute trop attardée. Le froid la pénètre, le soleil n'est plus là pour la réconforter et, dès lors, elle se rappelle qu'elle est bien loin du camp. Jusqu'ici elle n'a pas regretté un seul instant d'avoir enfreint le règlement et choisi de parcourir la longue piste après les heures permises. Même maintenant, Jocelyne se sait en relative sécurité, si ce n'est cette très longue, abrupte et pénible descente qu'elle devra franchir, un ou deux kilomètres plus loin. Le ciel est encore clair, mais il lui faut partir.

* * *

La piste est violacée. La descente, dès le début, apparaît telle une gueule géante, imprévisible, abyssale. Une langue foncée, des dents noires, un souffle de mort. La jeune femme met ses skis en position de chasse-neige, place ses bâtons entre ses jambes de telle sorte qu'en s'asseyant doucement dessus, les pointes grattent le sol derrière elle.

Derrière.

Sans doute n'aurait-elle pas dû affronter ce monstre. Mais, elle le sait, d'un côté comme de l'autre, il lui aurait fallu descendre ce qu'elle a monté. Puis, une vague de chaleur réconfortante gonfle son torse quand soudain elle pense à une solution toute simple.

La piste est de glace. Jocelyne n'a plus le contrôle, sauf peut-être pour influencer son élan vers la gauche ou la droite.

Mais il suffisait d'y penser! En se laissant tomber, elle pourrait retirer ses skis et compléter la descente en souliers. C'est tout simple!

Jocelyne ne pourra pas mettre sa méthode à l'épreuve. Elle quitte soudain la piste qui bifurque brusquement vers la droite. Comme elle allait vite! Elle s'en rend compte maintenant, menottée par ses bâtons entre les jambes et déséquilibrée par des skis qui n'ont rien d'alpins.

Un arbre, un gros, qu'elle heurte de plein front. En comparaison, la douleur du fouet des branches n'était rien. Ce tronc l'a blessée sérieusement, elle le sent. Mais elle descend toujours, couchée cette fois, tête première. Elle ne saurait dire où sont passés ses skis, ses bâtons, son sac.

Sa tête heurte une pierre. Elle sait immédiatement que c'est grave. Un craquement dans le cou. Le destin. Plus rien à faire. Elle s'arrête enfin, couchée sur le dos, étourdie, envahie d'un sentiment d'irréalité.

Silence. Ciel bleu. Branches sèches et mortes. Elle veut dormir.

* * *

Le ciel est noir, sans nuages, étoilé comme jamais un citadin ne pourrait l'imaginer. Or lorsqu'elle tombait, le ciel était toujours bleu. Se serait-elle évanouie?

Pourtant, quelque part, elle garde le souvenir de grattements de bâtons sur la glace. Elle se rappelle avoir voulu crier au secours.

« Ee... eee... »

Rien de plus ne sortit de sa bouche qui eut pu être perçu par ce qu'elle crut être des patrouilleurs. Ils parlaient. Une femme et un homme. Ils ne la trouvèrent pas. Il faisait toujours relativement clair.

Et maintenant cette noirceur, ces étoiles... Pas moyen de savoir l'heure, à moins que Jocelyne n'atteigne sa montre à rétro éclairage.

Pour la première fois, la jeune femme se demande dans quel état elle est. La douleur l'envahit un peu partout, diffuse mais violente, sans pitié. Jocelyne tente de soulever une main. Qui ne bouge pas. L'autre non plus. Jocelyne, en un instant, se rend à une évidence tragique: elle est incapable d'esquisser le moindre mouvement. Pire, la respiration exige d'elle un effort. Elle est toujours étourdie, prise dans une brume face à ce qu'elle vit. Elle en arrive quand même à émettre l'hypothèse qu'elle est sous-oxygénée, et qu'il lui faudra redoubler d'effort pour respirer convenablement. Respirer, mais jusqu'à quand? Jusqu'à quand...

Il fait toujours noir. Elle se rappelle avoir tenté d'inspirer profondément... Puis une douleur piquante: le corps entier plongé dans un bain d'aiguilles. Mais c'est fini. Elle ignore même à présent si cette nuit est toujours la même, si elle n'a pas dormi tout un jour. Elle suppose que non. Cependant, cette idée replace son esprit sur une pensée morbide. N'y a-t-il pas d'ours dans les parages, de loups, de coyotes?

Toujours ces étoiles à travers les branches mortes. De quoi mourra-t-elle? Dévorée? Est-ce qu'alors la douleur serait pire encore qu'elle ne l'est déjà? Mourra-t-elle de froid? Elle n'a pas froid.

Mais quelle sottise. Tant de douleur, partout, et chercher à savoir si on a froid! Oh, mon Dieu, mon Dieu... Antoine, Serge... Serge... Mon petit Antoine, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai... Mais le silence répond, et il est sans appel. Tu mourras, tu mourras... Rien d'autre que des étoiles à l'infini. Là-haut... Y a-t-il un Dieu là-haut?

Es-tu là, Dieu? Et comment prier? Que demander? Une mort douce? Mais elle est déjà atroce! Un secours? Ce serait un miracle, puisque j'agonise déjà et qu'il n'y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde.

Antoine, dors-tu? Serge, avez-vous mangé malgré mon absence? Que j'ai mal, que j'ai mal! Trouvez-moi, mon Dieu, quelqu'un... Pourquoi le froid ne me soulage-t-il pas?

Lors, l'âme de Jocelyne n'est plus que le miroir de son corps. Il n'est plus que douleur, et des larmes coulent sur les joues blanches d'une femme aux dernières heures de sa vie.

Je dois me calmer. Calme. S'il y a quelque chose à faire, une seule chose que je puisse faire, je dois la trouver. Dans ce silence, si un seul de mes membres bouge, je vais l'entendre. Essayer. Essayer... Bouger! Bouger!

Silence.

Respirer alors. Doucement.

La douleur est si vive! Pourtant nulle plainte ne sort de ma bouche. Je peux à peine respirer. Si l'air n'était pas si pur, peut-être serais-je déjà morte. Mais je ne veux pas mourir! Je suis venue vivre! Vivre! La vie est belle! Belle! Mon Dieu, pardonnez mon incroyance et tournez-vous vers moi!

* * *

Un bruit. Une branche brisée. Jocelyne ferme les yeux et ne retient pas la moue de ses pleurs silencieux. Une bête l'a sentie, et elle est là, tout près. La femme damne cette providence sadique qui la fait attendre si longtemps. L'animal n'est pas pressé. Jocelyne attend, pleine de douleur et d'angoisse, que le prédateur fouille dans ses entrailles jusqu'à ce que ce qui reste de son corps devienne non viable. Alors elle partira, les yeux fermés.

Elle entendra, mais ne verra pas le carnage. Mais aussi bien en finir maintenant. Antoine, Serge, Maman, pardonnez les moments où je vous ai peinés. Pardonnez-moi cette faute qui m'a fait voir le paradis et vivre l'enfer. Papa, je viens te rejoindre. Ouvre-moi à nouveau tes bras. Je vous aime.

L'animal est tout près. La neige s'écrase sous ses pas lents et furtifs. Jocelyne entend son souffle. Il approche. Non pas des membres ou du tronc, où elle souffre déjà; il approche de la tête, de ce qui ne fait pas encore mal. Pas ça... Pas ça...

Un souffle chaud. Il va mordre. Il prend tellement de temps, qu'attend-il? La victime en ce moment même, souffre davantage de ce qu'elle anticipe que de ses blessures.

Un coup de langue sur la joue. De langue? Jocelyne ouvre les yeux, l'animal prend la fuite. C'était un chevreuil.

Oh, Seigneur, pourquoi? Pourquoi?

* * *

Un oiseau chante. Puis un autre. Enfin plusieurs entonnent leur hymne au matin.

Jocelyne ne voit pas. Elle ne saurait dire si ses yeux sont ouverts ou fermés. Le silence a quitté son monde, mais la noirceur est totale. En fait, la douleur elle-même semble plus douce. Jocelyne sait maintenant qu'elle peut mourir en paix. Qu'une meute de loups la dévore ou que le froid s'empare de son âme en premier, la peur de souffrir est disparue. Et puis, son destin ne lui appartient plus depuis cette fameuse chute. Toute lutte est futile. Absurde. Ce sont là les derniers moments d'une fort belle vie. Autant sourire à ce qui a été, que pleurer sur ce qui ne sera pas.

- Elle est là, je l'ai trouvée!
- Où ça?

Une radio... Le son d'une radio...

- A partir de la courbe serrée sur la descente de la 12, il y a des traces, je les suis! Faites venir l'hélicoptère!
- Tu la vois?
- Oui, je crois, elle a fait une sacrée chute!

Quelqu'un m'a trouvée...

Le soleil vif agresse les yeux de Jocelyne, qu'elle sait maintenant fermés puisque la lumière traverse ses paupières.

- Sylvie! Chausse tes raquettes et descend par ici!
- O.K.

Une ombre devant son visage. L'homme est là.

- Purée, elle est morte. Sylvie, laisse faire, je pense qu'elle est morte! Elle est toute bleue!
- Chut! Tais-toi! Tant qu'on n'est pas certain, il y a des chances pour qu'elle entende!

J'entends parfaitement bien. Que va-t-il advenir de moi, maintenant... Ce vent, ce bruit... Un avion, non un hélicoptère... Mais suis-je sauvée... Et dans quel état... Pourquoi ne suis-je pas morte? Pourquoi? N'était-ce pas, à présent, ce qui pouvait m'arriver de mieux...

* * *

Je ne sais plus ni quand, ni où je suis. J'ai perdu toute notion de temps et d'espace. Je n'ai pas mal, à part cette migraine. Je n'arrive pas à bouger. J'ai chaud.

- Jocelyne, c'est moi... Le docteur s'en vient... Je suis là...

Serge, mon homme...

- Papa, est-ce qu'elle t'entend?

Je t'entends... J'aimerais que tu me touches...

- Je ne sais pas mon gars, je n'en sais rien...
- Vous êtes l'époux de madame Cloutier?
- Oui, c'est moi.
- Venez par ici, je vous prie.

Antoine ne les a pas suivis. Il est toujours là, observant sa mère, qui entend sa respiration enfantine. Et à travers ce souffle familier et si réconfortant, elle perçoit fort bien le dialogue des deux hommes, discrets mais peu informés de son acuité auditive.

- Alors? Dites-moi tout, s'il vous plaît.
- Je crois qu'elle vivra. Pour le moment, elle est dans le coma. Malheureusement, on ne peut absolument pas savoir quand elle en sortira.
- Vous n'en avez pas la moindre idée?
- Non, je suis désolé. Peut-être dans un an, ou un mois, peut-être dans une semaine, peut-être demain...
- Euh... Elle... Restera-t-elle paralysée?
- Bon. Il y a eu double fracture ouverte à la jambe gauche. Plusieurs côtes son fêlées. Sur ces points je demeure optimiste, il est probable qu'elle ne gardera pas de séquelles majeures. Elle a souffert d'hypothermie, mais sur ce point aussi elle est tirée d'affaire. Ses doigts et ses orteils ont gelé. Encore là, elle est chanceuse, nous n'avons dû amputer, jusqu'ici, que le petit orteil droit. Le reste est, dirais-je, brûlé, mais ça peut guérir. Je me suis inquiété davantage au sujet de son cou. Pour le moment elle est paralysée, et elle a besoin d'un peu d'aide pour respirer. A la radiographie cependant, la fracture que nous avons vue à la colonne cervicale est superficielle et la moelle épinière n'est pas touchée. Je pense qu'avec de la physiothérapie, et de la détermination, elle pourra marcher à nouveau.
- Oh mon Dieu... Jocelyne... Docteur, croyez-vous qu'elle soit consciente?
- Elle est sous morphine, et qui plus est dans le coma. C'est une question délicate. Elle est certainement très engourdie, si elle est le moindrement éveillée en son for intérieur... Je ne puis pas vous dire. C'est comme si elle dormait... Mais... Je ne crois pas.
- Peut-elle nous entendre?
- Il y a des cas de gens qui, sortis du coma, ont révélé avoir entendu des choses. Mais encore là, rien n'est sûr.

* * *
- Papa, tu as demandé au docteur si elle entend?
- Elle t'entend, Antoine.
- Maman, je t'aime, Maman!
- Moi aussi, Jo, je t'aime. Nous ne te laisserons pas seule.

Mes hommes, mes hommes, je vous aime... Tout sera comme avant... Un jour... Peut-être demain, peut-être dans cinq ans... Je suis là, avec vous... Serge... Je sens ta main sur ma joue... Ne m'abandonnez pas... Tant que vous serez là, il fera beau en mon âme. Gardez la foi, gardez la foi et l'amour...

Ce n'est, somme toute, qu'une nuit, intemporelle...
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© Stephan Blackburn

L'enveloppe

La journée avait bien commencé. Il aurait donc dû se méfier, puisque pour lui, une journée sans un peu de merde, ce n'est pas une journée. Mais cette fois, c'était pire que jamais.
Denis venait de compléter une journée de travail payée au noir, ce qui était bien puisque les services sociaux n'allaient pas mettre la patte sur ce petit pécule. Comme à chaque jour, il ramassa le courrier qui traînait dans la boîte aux lettres de sa très modeste maison mobile. Mais cette fois-là, il blêmit.

Il y avait une enveloppe orange dans le courrier. Et ça, Denis savait ce que ça voulait dire.
C'est qu'il n'avait jamais été très ami avec la loi, Denis. Or dans le passé, il avait bossé dans un milieu sans pitié. Et il se rappelait très bien le code établi avec ses anciens « brothers ». Une enveloppe orange, c'était pour ainsi dire le premier et le dernier avertissement.

Il laissa tout tomber par terre, sauf cette saloperie d'enveloppe qui lui ramenait son passé à la gueule comme une grande claque. D'une main tremblante et précipitée, il ouvrit.
Une seule feuille. Et deux mots typographiés :

« AIDE-MOI. »

Qu'est-ce qu'ils veulent? Mais qu'est-ce qu'ils veulent encore? Denis en avait terminé avec eux depuis longtemps. Il s'était relativement rangé, surtout depuis que son ex était partie sans laisser d'adresse. De rage, Denis lança un grand coup de pied dans le reste du courrier qui traînait par terre. Il ouvrit lentement la porte et entra, le visage collé sur ces deux mots qui, en soi, ne voulaient rien dire; on allait certainement recommuniquer avec lui. Mais quand? Comment? Et surtout, pourquoi?

- Ça va Papa? lança timidement une fillette, debout au milieu du corridor sombre et trop étroit de la roulotte.
- Ça va, ma puce, ça va. Ça va.

Mais la petite Mélanie, qui était rentrée de l'école un peu plus tôt, comprit que ça n'allait pas quand elle vit l'enveloppe orange dans les mains de son père. Elle n'avait qu'une idée bien vague de ce que ça pouvait vouloir dire, mais des dizaines de fois elle avait vu ses parents soucieux et aux abois, après avoir reçu des enveloppes de couleurs, surtout oranges.

Denis, un homme court mais qu'un sérieux entraînement avait pourvu en solides pectoraux et en biceps disproportionnés, retira sa casquette et lissa ses trop longs cheveux noirs en marchant lentement vers ce qui tenait lieu de salon, dans lequel on ne trouvait qu'un vieux, très vieux divan brunâtre, qui jurait avec le tapis jaunasse encadré par des murs en imitation de bois, avec pour tout autre mobilier qu'une petite télé noir et blanc sur un socle de métal.

A lui seul, ce mouvement de Denis vers le salon montrait à quel point la situation pouvait être sérieuse. Depuis plus de trois ans en effet, son rituel quotidien l'attirait - dès son entrée - vers le frigo dont il tirait la première d'une interminable série de bières qu'il buvait évaché - mais ensuite seulement - devant le minable poste de télé, pendant que Mélanie, isolée dans sa chambre, faisait semblant d'étudier, trop jeune encore pour avoir envie de réclamer sa liberté.

- Et toi, ça va à l'école ?
- Ça va.
- Tu as de bonnes notes ?
- Pas pires.
- Tu as des amies ?
- Ouais. Un peu.
- Allez, va travailler ma puce. Ne t'en fais pas, ça va bien. J'ai fait de l'argent aujourd'hui. En fin de semaine je t'emmènerai au cinéma.

Silencieusement, Mélanie se retira dans sa chambre d'où elle ne sortirait sans doute, comme d'habitude, que pour les préparatifs du coucher.
Mélanie était toute petite pour son âge, une taille héritée de son père, mais sa superbe chevelure d'un châtain clair et descendant jusqu'au milieu du dos en longues vagues, ses yeux verts, son teint pâle, son visage fin et sa moue un peu triste rappelaient sa mère.

Ce soir-là, Denis ne toucha pas à la bière. Il n'avait aucune envie de se saouler. Il lui fallait toute son acuité. Pour la première fois depuis longtemps, il regretta de n'avoir plus d'armes à feu dans la maison.

Fébrile, il décrocha le téléphone, et ne put s'empêcher d'appeler la police.

* * *

- Vous avez vu ? Il n'y a pas de timbre...

D'une main, le plus vieux des deux agents retourna l'enveloppe de telle sorte que Denis put voir qu'en effet, elle n'était pas affranchie.

Non seulement « ils » savaient où il était,
mais « ils » étaient tout près, tout prêts... Denis serra les dents, mais sut camoufler sa détresse. C'est que jusqu'ici, les flics n'avaient pas été plus aidants que ce à quoi il s'attendait. C'est à dire bons à rien. Ils repartirent comme ils étaient arrivés, courtois et, comme on dit, professionnels.

- Nous ferons des patrouilles dans le secteur dans les prochains jours.
- Merci beaucoup monsieur l'agent...
- Bonsoir.

Des patrouilles. Voici Denis bien avancé. Il regretta de les avoir appelés.

Maintenant, « ils » savaient peut-être. Maintenant, lui était seul, isolé. Son repaire éventé, cette roulotte louée sans bail pour une bouchée de pain, sur un rang de campagne perdu, était entouré de bois sauvages. Si encore il était dans un quartier résidentiel, il y aurait des voisins, des témoins potentiels, mais non.

Denis n'avait plus rien à défendre que son enfant. Il n'était attaché à rien. Il avait perdu tout espoir d'avenir valable depuis ce jour-là où Isabelle, son amie de cœur et mère de Mélanie, disparut subitement, écœurée d'une vie de drogue et de violence.

La petite avait depuis hérité de la plus grande chambre, celle qui a la grande fenêtre.

Celle par laquelle on peut entrer ou sortir.

Au moment même où cette idée effleura l'esprit de Denis, un bruit de verre brisé et un « boum » lui parvinrent du corridor.

- Mélanie !

Il courut à toutes jambes, défonça presque la porte de la chambre.

- Papa ? Qu'est-ce qu'il y a ?

Livide, il se laissa tomber jusqu'à ce que le mur opposé le retienne. La petite, en pleine lecture, les oreilles bouchées par la musique de son baladeur, ne s'était pas rendu compte qu'elle venait de pousser du coude un dictionnaire et un verre d'eau.

* * *

Denis se réveilla ankylosé. Le soleil venait de se lever. Il n'avait pas quitté le salon, et s'était assoupi, assis sur le divan, la tête contre la poitrine et les jambes étendues devant lui.
La fillette était déjà habillée et s'apprêtait à quitter.

- Où vas-tu ?
- Ben... A l'école !
- Tu as mangé ? Je n'ai rien entendu !
- Non... Je ne mange jamais le matin. Je n'ai pas faim.
- Non, souffla Denis en se levant rapidement. Non, non, non, non.
- Quoi ? Quoi ?

Il reprit des mains de sa petite le sac d'école qu'il déposa le long du mur, puis il la regarda droit dans les yeux en la tenant par les épaules, le visage exprimant un amour tendre auquel elle n'était pas habituée.
- Ma puce, le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée. Je ne veux pas que tu partes comme ça sans manger, d'accord ?
- Mais je vais être en retard !

Déjà Denis sortait les ustensiles nécessaires à la préparation de deux œufs frits et deux rôties, et, la tête dans le frigo, il sortit une bouteille de jus d'orange.

- Je vais te conduire à l'école. Mais en échange, tu vas manger, d'accord ?
- D'accord...

Ce qu'il ne lui dit pas, c'est que cette décision de la conduire à l'école était prise depuis quelques heures déjà. Il devait la protéger partout, tout le temps.

Il ne travaillerait pas lors des prochains jours, dans le secret espoir « qu'ils » le contacteraient en l'absence de Mélanie.

* * *

Au volant d'un pitoyable Oldsmobile Firenza brun, Denis observait sa fille dans la cour de l'école. Elle était toute seule, pâle et fragile, au milieu de la plèbe estudiantine. Il l'aimait, et en ce moment il se reconnaissait un peu à travers elle. Il aurait voulu la voir enjouée, pleine d'un certain espoir qu'il avait lui-même abandonné. Il se décida à faire demi-tour quand il s'aperçut qu'il tenait le volant des deux mains, beaucoup trop fermement. Mais son tourment l'empêcha de se rendre compte que des larmes coulaient sur ses joues.

Quand Mélanie ressortit de l'école, en après-midi, le vieil Oldsmobile était déjà là qui l'attendait.
Denis avait préparé un repas. « Ils » n'avaient donné aucun signe de vie. Et il fallait faire quelque chose pour ne pas sombrer complètement dans la panique. La pelouse était tondue, et l'habituelle odeur humide de la maison-roulotte avait disparu.

Quand tous deux eurent mangé, il demanda à voir ce que sa puce faisait à l'école. Assis sur le divan, ils lurent ensemble les textes obligatoires et, comme Denis ne s'y retrouvait à peu près jamais, Mélanie devait souvent lui expliquer, ce qui tournait parfois à la blague. Quatre jours passèrent ainsi, et jamais « ils » ne se manifestèrent. Denis en vint presque à les oublier.
Il regretta bientôt cette erreur.

Après le repas qu'il avait habitué sa fille à prendre avec lui dès le retour de l'école, il sortit prendre le courrier. Parmi la publicité et les factures, une enveloppe orange.

Denis ragea. Il courut autour de la maison, cherchait des guetteurs, un messager, quelqu'un...

En vain. A bout de souffle, il ouvrit l'enveloppe.
Dans l'enveloppe, une seule feuille. Sur la feuille, deux mot imprimés, accompagnés cette fois d'une timide signature.

« MERCI PAPA. Mélanie XXX »

Il vit à peine le visage de sa fille tant les larmes avaient envahi ses yeux. Il l'étreignait avec tout l'amour d'un père retrouvé, et sur ses épaules pesaient une impitoyable culpabilité.

Étaient-ce larmes de joie, de soulagement, de fierté, ou de celle qui annoncent le début de temps nouveaux?

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© Stephan Blackburn