Des moments d'harmonie, d'étonnement devant la majesté d'un paysage, des moments de volupté, pendant lesquels on sent au plus profond de son être qu'on est petit au sein d'un univers grandiose, que l'on est beau du fait de ce que l'on est et que l'avoir n'est rien, des moments où tous les sens sont en éveil parce qu'on n'est là que pour ça, Jocelyne Cloutier en a connu plusieurs.
Toujours la fin de semaine. Quand elle troque son ordinateur, son téléphone et la routine de la vie quotidienne, pour ses skis. Alors, elle emprunte toujours la même longue route qui l'amène, dès le matin, au camp Mercier, aux abords de la forêt Montmorency.
Là, munie d'un petit sac à dos contenant fruits, barres nutritives, sandwiches et boîtes de jus, elle farte ses longs skis de fond d'une couche de la cire qui convient au climat, et sans jamais entrer dans le bâtiment, elle les chausse et emprunte les premiers sentiers sans plus attendre.
Au départ, elle s'essouffle toujours un peu. Mais elle anticipe qu'après un ou deux kilomètres d'effort, ce petit ennui disparaîtra comme par enchantement. Elle se saura alors dans son « second souffle », et à partir de ce moment chaque bouffée d'air frais et pur deviendra un délice.
Même par grand froid, elle en vient toujours à retirer son petit manteau sport qu'elle attache à sa ceinture, et ne garde sur elle qu'un gilet de laine. Lors, la piste s'allonge devant elle sans jamais, jamais sombrer dans la monotonie.
Aucun arbre n'est identique aux autres. Tantôt un sapin lourd et solide, débordant de neige, tel un fantôme géant, tantôt une cédrière insondable par sa densité, tantôt une épinette aux branches sèches et mortes, si ce n'est à la cime, tantôt un tronc de bouleau couché ou appuyé sur une grosse pierre, nulle part ailleurs on ne trouve tant de raisons de s'émerveiller, de prendre part à la grande vie terrestre, de revenir à ses sources émotionnelles et spirituelles.
Très souvent, quand elle s'arrête près des refuges dans lesquels elle n'entre jamais, elle profite de l'instant de répit pour partager un peu de nourriture avec les oiseaux des environs, beaucoup moins farouches qu'en milieu urbain, peut-être parce qu'ils sont chez eux, pas chez l'homme. Il suffit donc à Jocelyne de poser une bouchée de sandwich dans sa main qu'elle lève ensuite, et déjà deux ou trois silhouettes ornithoformes se dessinent sur les branches. Puis quelques secondes suffisent pour que la faim, peut-être même la gourmandise, prennent le pas sur la crainte née de l'instinct, et un oiseau se pose sur sa main tandis qu'un autre se pose à ses pieds, l'un pour profiter du menu, l'autre en espérant quelque relief. Mais celui-ci sera récompensé, et alors même que celui-là se délecte tranquillement juché sur la main, il sera déjà reparti avec une belle bouchée discrètement jetée près de lui.
Oui, Jocelyne, sans jamais avoir développé le style ondoyant des patrouilleurs, est néanmoins devenue une skieuse chevronnée et c'est sans hésitation que, quand cela lui chante, elle emprunte les sentiers les plus difficiles et les plus longs.
* * *
Rien pourtant ne l'a préparée à tant de splendeur. Au sommet de la piste 12, la plus longue du réseau, la forêt fait place d'un coup à une clairière. De fait, ce brusque changement n'a rien de naturel: il s'agit du passage d'une ligne électrique dont les pylones sont visibles sur plusieurs kilomètres. Mais cet artifice qui balafre le panorama entame à peine le grandiose du tableau qui se peint devant Jocelyne à ce moment précis.
La longue trace glabre de l'homme ouvre les yeux sur un véritable petit cosmos, partie prenante d'un infini de beauté pure. Un vent léger caresse le visage rond et parsemé de taches de rousseur de la skieuse, tiédi par le disque solaire qui, bien que camouflé déjà à demi par un horizon qui semble bas tant on est soi-même haut perché sur une montagne, règne de toute sa gloire sur la voûte céleste.
Son rouge est profond, plutôt foncé bien que tirant à la fois sur le rose et l'orangé. Autour de lui se délaient tour à tour, telle une aura sans fin, les couleurs spectrales. Râ s'étend dans l'univers en passant du jaune doux à l'orange brûlé, puis d'un rouge sang vers le violet, et enfin du bleu marin au lapis-lazuli, la couleur du jour agonisant. Cette main divine et céleste donne à la terre de douces teintes nuancées et merveilleuses, qui rosissent la neige et découpent la silhouette des montagnes environnantes d'un mauve légèrement grisâtre.
Puis, imperceptiblement et brutalement tout à la fois, le disque solaire disparaît, laissant quelques couleurs au ciel mais plongeant le paysage dans le gris et le froid. A ce moment, Jocelyne pense à son foyer. Elle a une pensée pour son époux et son fils, qui lui préparent sans doute une fondue chinoise, sauf s'ils lui réservent la surprise d'une fondue bourguignonne; mais dans tous les cas, le petit Antoine aura mis ses talents de cordon bleu à contribution, y allant de savants mélanges de ketchup, de mayonnaise, de relish et de moutarde en guise de sauces d'accompagnement. Serge quant à lui se sera occupé de faire fondre du chocolat et de découper des bouchées de fruits en prévision du dessert.
Un frisson. Jocelyne sent qu'elle s'est sans doute trop attardée. Le froid la pénètre, le soleil n'est plus là pour la réconforter et, dès lors, elle se rappelle qu'elle est bien loin du camp. Jusqu'ici elle n'a pas regretté un seul instant d'avoir enfreint le règlement et choisi de parcourir la longue piste après les heures permises. Même maintenant, Jocelyne se sait en relative sécurité, si ce n'est cette très longue, abrupte et pénible descente qu'elle devra franchir, un ou deux kilomètres plus loin. Le ciel est encore clair, mais il lui faut partir.
* * *
La piste est violacée. La descente, dès le début, apparaît telle une gueule géante, imprévisible, abyssale. Une langue foncée, des dents noires, un souffle de mort. La jeune femme met ses skis en position de chasse-neige, place ses bâtons entre ses jambes de telle sorte qu'en s'asseyant doucement dessus, les pointes grattent le sol derrière elle.
Derrière.
Sans doute n'aurait-elle pas dû affronter ce monstre. Mais, elle le sait, d'un côté comme de l'autre, il lui aurait fallu descendre ce qu'elle a monté. Puis, une vague de chaleur réconfortante gonfle son torse quand soudain elle pense à une solution toute simple.
La piste est de glace. Jocelyne n'a plus le contrôle, sauf peut-être pour influencer son élan vers la gauche ou la droite.
Mais il suffisait d'y penser! En se laissant tomber, elle pourrait retirer ses skis et compléter la descente en souliers. C'est tout simple!
Jocelyne ne pourra pas mettre sa méthode à l'épreuve. Elle quitte soudain la piste qui bifurque brusquement vers la droite. Comme elle allait vite! Elle s'en rend compte maintenant, menottée par ses bâtons entre les jambes et déséquilibrée par des skis qui n'ont rien d'alpins.
Un arbre, un gros, qu'elle heurte de plein front. En comparaison, la douleur du fouet des branches n'était rien. Ce tronc l'a blessée sérieusement, elle le sent. Mais elle descend toujours, couchée cette fois, tête première. Elle ne saurait dire où sont passés ses skis, ses bâtons, son sac.
Sa tête heurte une pierre. Elle sait immédiatement que c'est grave. Un craquement dans le cou. Le destin. Plus rien à faire. Elle s'arrête enfin, couchée sur le dos, étourdie, envahie d'un sentiment d'irréalité.
Silence. Ciel bleu. Branches sèches et mortes. Elle veut dormir.
* * *
Le ciel est noir, sans nuages, étoilé comme jamais un citadin ne pourrait l'imaginer. Or lorsqu'elle tombait, le ciel était toujours bleu. Se serait-elle évanouie?
Pourtant, quelque part, elle garde le souvenir de grattements de bâtons sur la glace. Elle se rappelle avoir voulu crier au secours.
« Ee... eee... »
Rien de plus ne sortit de sa bouche qui eut pu être perçu par ce qu'elle crut être des patrouilleurs. Ils parlaient. Une femme et un homme. Ils ne la trouvèrent pas. Il faisait toujours relativement clair.
Et maintenant cette noirceur, ces étoiles... Pas moyen de savoir l'heure, à moins que Jocelyne n'atteigne sa montre à rétro éclairage.
Pour la première fois, la jeune femme se demande dans quel état elle est. La douleur l'envahit un peu partout, diffuse mais violente, sans pitié. Jocelyne tente de soulever une main. Qui ne bouge pas. L'autre non plus. Jocelyne, en un instant, se rend à une évidence tragique: elle est incapable d'esquisser le moindre mouvement. Pire, la respiration exige d'elle un effort. Elle est toujours étourdie, prise dans une brume face à ce qu'elle vit. Elle en arrive quand même à émettre l'hypothèse qu'elle est sous-oxygénée, et qu'il lui faudra redoubler d'effort pour respirer convenablement. Respirer, mais jusqu'à quand? Jusqu'à quand...
Il fait toujours noir. Elle se rappelle avoir tenté d'inspirer profondément... Puis une douleur piquante: le corps entier plongé dans un bain d'aiguilles. Mais c'est fini. Elle ignore même à présent si cette nuit est toujours la même, si elle n'a pas dormi tout un jour. Elle suppose que non. Cependant, cette idée replace son esprit sur une pensée morbide. N'y a-t-il pas d'ours dans les parages, de loups, de coyotes?
Toujours ces étoiles à travers les branches mortes. De quoi mourra-t-elle? Dévorée? Est-ce qu'alors la douleur serait pire encore qu'elle ne l'est déjà? Mourra-t-elle de froid? Elle n'a pas froid.
Mais quelle sottise. Tant de douleur, partout, et chercher à savoir si on a froid! Oh, mon Dieu, mon Dieu... Antoine, Serge... Serge... Mon petit Antoine, ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai... Mais le silence répond, et il est sans appel. Tu mourras, tu mourras... Rien d'autre que des étoiles à l'infini. Là-haut... Y a-t-il un Dieu là-haut?
Es-tu là, Dieu? Et comment prier? Que demander? Une mort douce? Mais elle est déjà atroce! Un secours? Ce serait un miracle, puisque j'agonise déjà et qu'il n'y a pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde.
Antoine, dors-tu? Serge, avez-vous mangé malgré mon absence? Que j'ai mal, que j'ai mal! Trouvez-moi, mon Dieu, quelqu'un... Pourquoi le froid ne me soulage-t-il pas?
Lors, l'âme de Jocelyne n'est plus que le miroir de son corps. Il n'est plus que douleur, et des larmes coulent sur les joues blanches d'une femme aux dernières heures de sa vie.
Je dois me calmer. Calme. S'il y a quelque chose à faire, une seule chose que je puisse faire, je dois la trouver. Dans ce silence, si un seul de mes membres bouge, je vais l'entendre. Essayer. Essayer... Bouger! Bouger!
Silence.
Respirer alors. Doucement.
La douleur est si vive! Pourtant nulle plainte ne sort de ma bouche. Je peux à peine respirer. Si l'air n'était pas si pur, peut-être serais-je déjà morte. Mais je ne veux pas mourir! Je suis venue vivre! Vivre! La vie est belle! Belle! Mon Dieu, pardonnez mon incroyance et tournez-vous vers moi!
* * *
Un bruit. Une branche brisée. Jocelyne ferme les yeux et ne retient pas la moue de ses pleurs silencieux. Une bête l'a sentie, et elle est là, tout près. La femme damne cette providence sadique qui la fait attendre si longtemps. L'animal n'est pas pressé. Jocelyne attend, pleine de douleur et d'angoisse, que le prédateur fouille dans ses entrailles jusqu'à ce que ce qui reste de son corps devienne non viable. Alors elle partira, les yeux fermés.
Elle entendra, mais ne verra pas le carnage. Mais aussi bien en finir maintenant. Antoine, Serge, Maman, pardonnez les moments où je vous ai peinés. Pardonnez-moi cette faute qui m'a fait voir le paradis et vivre l'enfer. Papa, je viens te rejoindre. Ouvre-moi à nouveau tes bras. Je vous aime.
L'animal est tout près. La neige s'écrase sous ses pas lents et furtifs. Jocelyne entend son souffle. Il approche. Non pas des membres ou du tronc, où elle souffre déjà; il approche de la tête, de ce qui ne fait pas encore mal. Pas ça... Pas ça...
Un souffle chaud. Il va mordre. Il prend tellement de temps, qu'attend-il? La victime en ce moment même, souffre davantage de ce qu'elle anticipe que de ses blessures.
Un coup de langue sur la joue. De langue? Jocelyne ouvre les yeux, l'animal prend la fuite. C'était un chevreuil.
Oh, Seigneur, pourquoi? Pourquoi?
* * *
Un oiseau chante. Puis un autre. Enfin plusieurs entonnent leur hymne au matin.
Jocelyne ne voit pas. Elle ne saurait dire si ses yeux sont ouverts ou fermés. Le silence a quitté son monde, mais la noirceur est totale. En fait, la douleur elle-même semble plus douce. Jocelyne sait maintenant qu'elle peut mourir en paix. Qu'une meute de loups la dévore ou que le froid s'empare de son âme en premier, la peur de souffrir est disparue. Et puis, son destin ne lui appartient plus depuis cette fameuse chute. Toute lutte est futile. Absurde. Ce sont là les derniers moments d'une fort belle vie. Autant sourire à ce qui a été, que pleurer sur ce qui ne sera pas.
- Elle est là, je l'ai trouvée!
- Où ça?
Une radio... Le son d'une radio...
- A partir de la courbe serrée sur la descente de la 12, il y a des traces, je les suis! Faites venir l'hélicoptère!
- Tu la vois?
- Oui, je crois, elle a fait une sacrée chute!
Quelqu'un m'a trouvée...
Le soleil vif agresse les yeux de Jocelyne, qu'elle sait maintenant fermés puisque la lumière traverse ses paupières.
- Sylvie! Chausse tes raquettes et descend par ici!
- O.K.
Une ombre devant son visage. L'homme est là.
- Purée, elle est morte. Sylvie, laisse faire, je pense qu'elle est morte! Elle est toute bleue!
- Chut! Tais-toi! Tant qu'on n'est pas certain, il y a des chances pour qu'elle entende!
J'entends parfaitement bien. Que va-t-il advenir de moi, maintenant... Ce vent, ce bruit... Un avion, non un hélicoptère... Mais suis-je sauvée... Et dans quel état... Pourquoi ne suis-je pas morte? Pourquoi? N'était-ce pas, à présent, ce qui pouvait m'arriver de mieux...
* * *
Je ne sais plus ni quand, ni où je suis. J'ai perdu toute notion de temps et d'espace. Je n'ai pas mal, à part cette migraine. Je n'arrive pas à bouger. J'ai chaud.
- Jocelyne, c'est moi... Le docteur s'en vient... Je suis là...
Serge, mon homme...
- Papa, est-ce qu'elle t'entend?
Je t'entends... J'aimerais que tu me touches...
- Je ne sais pas mon gars, je n'en sais rien...
- Vous êtes l'époux de madame Cloutier?
- Oui, c'est moi.
- Venez par ici, je vous prie.
Antoine ne les a pas suivis. Il est toujours là, observant sa mère, qui entend sa respiration enfantine. Et à travers ce souffle familier et si réconfortant, elle perçoit fort bien le dialogue des deux hommes, discrets mais peu informés de son acuité auditive.
- Alors? Dites-moi tout, s'il vous plaît.
- Je crois qu'elle vivra. Pour le moment, elle est dans le coma. Malheureusement, on ne peut absolument pas savoir quand elle en sortira.
- Vous n'en avez pas la moindre idée?
- Non, je suis désolé. Peut-être dans un an, ou un mois, peut-être dans une semaine, peut-être demain...
- Euh... Elle... Restera-t-elle paralysée?
- Bon. Il y a eu double fracture ouverte à la jambe gauche. Plusieurs côtes son fêlées. Sur ces points je demeure optimiste, il est probable qu'elle ne gardera pas de séquelles majeures. Elle a souffert d'hypothermie, mais sur ce point aussi elle est tirée d'affaire. Ses doigts et ses orteils ont gelé. Encore là, elle est chanceuse, nous n'avons dû amputer, jusqu'ici, que le petit orteil droit. Le reste est, dirais-je, brûlé, mais ça peut guérir. Je me suis inquiété davantage au sujet de son cou. Pour le moment elle est paralysée, et elle a besoin d'un peu d'aide pour respirer. A la radiographie cependant, la fracture que nous avons vue à la colonne cervicale est superficielle et la moelle épinière n'est pas touchée. Je pense qu'avec de la physiothérapie, et de la détermination, elle pourra marcher à nouveau.
- Oh mon Dieu... Jocelyne... Docteur, croyez-vous qu'elle soit consciente?
- Elle est sous morphine, et qui plus est dans le coma. C'est une question délicate. Elle est certainement très engourdie, si elle est le moindrement éveillée en son for intérieur... Je ne puis pas vous dire. C'est comme si elle dormait... Mais... Je ne crois pas.
- Peut-elle nous entendre?
- Il y a des cas de gens qui, sortis du coma, ont révélé avoir entendu des choses. Mais encore là, rien n'est sûr.
* * *
- Papa, tu as demandé au docteur si elle entend?
- Elle t'entend, Antoine.
- Maman, je t'aime, Maman!
- Moi aussi, Jo, je t'aime. Nous ne te laisserons pas seule.
Mes hommes, mes hommes, je vous aime... Tout sera comme avant... Un jour... Peut-être demain, peut-être dans cinq ans... Je suis là, avec vous... Serge... Je sens ta main sur ma joue... Ne m'abandonnez pas... Tant que vous serez là, il fera beau en mon âme. Gardez la foi, gardez la foi et l'amour...
Ce n'est, somme toute, qu'une nuit, intemporelle...
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© Stephan Blackburn