mercredi 11 mai 2011

La petite branche

Elle dort, la petite branche
Sur le sol au parfum mouillé
Quelle mort, ma foi c'est étrange
Lune couve le ciel étoilé
Tout là-bas, une vieille grange
Et un bruit, souffle vent de pluie
Elle dort, la petite branche
Dans le noir, son arbre l'a fuie.

____________________ © Stephan Blackburn

vendredi 18 février 2011

Le Samouraï autiste

Je vous invite à voir ou à revoir le film "Le dernier Samouraï" avec Tom Cruise. Notez que quand les cinéastes américains produisent des films sur l'autisme, ou avec un autiste, ou quand ils font intervenir des personnages autistes dans leurs téléséries, ils tombent souvent dans la caricature ou dans l'incompréhension. Mais quand l'autisme se montre indépendamment de la volonté de ces producteurs, ils sont criants de vérité. Il en est ainsi pour le docteur House (premières saisons), le docteur Lightman (Lie to Me), William Forrester, campé par Sean Connery (A la rencontre de Forrester), ou le docteur Manhattan (Watchmen - Les Gardiens).

Dans "Le dernier Samouraï", donc, observez le mode de vie qu'on y montre, indépendamment de la rectitude historique du film sur le rôle politique des Samouraïs. Vous y verrez là des gens qui, comme les Indiens de l'Amazonie ou les moines himalayens, ne vivent pas sur l'importance de la quantité des choses qu'on peut faire, mais sur celle de la qualité de chaque chose faite. Là, dans ce monde où on ritualise chaque geste (un monde influencé par Confucius ou Lao Tseu) où on fait bien au lieu de faire plus, il y aurait des gens handicapés, oui, mais les autistes (ceux qui n'ont pas, par ailleurs, des ennuis de santé comme la paralysie ou l'atrophie cérébrale, car dans ces cas l'autisme se définit plutôt par "traumatisme cérébral"), les autistes "simplement" autistes, donc, s'y retrouveraient bien plus et ainsi, on observerait l'incidence d'autisme qu'on a connus avant les années '70, avant l'avènement du culte de la performance : environ un enfant sur 5000 serait reconnu "autiste". 

Voici quelques chiffres (pour révision). L’autisme a connu une montée aussi fulgurante que récente : un enfant sur 5000 (avant 1970), un sur 500 (1990), un sur 150 (depuis 2000) un sur 90 (USA, 2010). Cela n'est pas accompagné par une diminution équivalente de diagnostics d'autres formes de "handicaps" d'ordre social ou mental. En outre, c'est génétique, donc ça ne peut pas être épidémique, et d'ailleurs les autistes se reproduisent très peu (même chez les Asperger). 

Ce qu'on connaît ici, c'est l'annonce de ce qui s'en vient : un monde tellement crasse, qu'on exige maintenant le multitâche partout, et si possible l'éventualité d'offrir des enveloppes brunes ou de se mettre en position d'en recevoir. Le plus brillant des Asperger ne fonctionne tout simplement plus dans cette société. L'autisme est un mal social. Un mal de société, qui normalise, réglemente et se fonde sur l'argent. Je n'entre pas dans ce moule : je ne suis pas isolé parce que je suis autiste, mais parce qu'on m'isole. Je ne suis pas conforme. Ça ne fait de moi ni un imbécile, ni un mauvais homme. De tout temps dans l'histoire, on m'aurait dit "Toi, tu es bon là-dedans, fais ça". Ça ne fonctionne plus comme ça aujourd'hui.

Dans un reportage au sujet de feu Gaston L'Heureux, je voyais celui-ci qui racontait cette anecdote : "À 19 ans, je suis allé dans les bureaux du journal Le Soleil. Ils m'ont demandé ce que je pouvais faire. J'ai répondu que je savais écrire. Ils m'ont dit que c'était bien correct, que j'étais engagé. Aujourd'hui, ça ne marche plus de même..."

C'est le moins qu'on puisse dire. Ici, même des métiers de base comme pompiste, ou employé chez McDo, ne me sont pas accessibles. Ce sont des métiers "multitâches". Mais ça n'a pas toujours été comme ça. Qu'on se rappelle de ce genre de métiers, quand nous étions petits. 

J'ai récemment échoué une entrevue d'embauche pour le métier d'éboueur. ÉBOUEUR ! Pourquoi ? Parce qu'un homme de mon âge et de mon expérience, m'a-t-on dit, au sein de la compagnie, fait des choses plus "valorisantes" (entendre : multitâches), comme travailler au jour le jour avec plusieurs types de choses à faire : conduire des 18 roues, vider des fosses septiques, faire le ramassage de déchets lourds, sans savoir de quoi demain sera fait. Conduire les "camions de vidanges", on garde ça pour les jeunes, sans expérience, pour les habituer à la conduite d'un camion. Penser autrement, c'est manquer d'ambition. Or pendant cet entretien, on m'a spécifié qu'on cherchait quelqu'un de "raisonnablement" ambitieux. AMBITIEUX ! Où est-il passé le temps où un homme pouvait chercher un métier tranquille et routinier pour finir sa vie "active" ? 

C'était la complainte de l'éboueur qui manquait d'ambition...

J'ai voulu être cariste (conducteur de ces petits chariots élévateurs). Mais il faut suivre un cours pour ça. Oui. Et payer quelques centaines de dollars pour le suivre (à Charlesbourg, au nord de Québec, dans mon cas, alors que je demeure à plus de cent kilomètres de là). Et quand on est sur l'Aide sociale, n'est-ce pas...

"Sept minutes", m'a dit un ami à ce sujet. "Pardon ?" me suis-je questionné. "On m'a montré comment fonctionne un chariot en sept minutes, puis on m'a laissé travailler." 

Les règles, le conformisme, l'argent...

Je suis un orateur et un écrivain. Je pratique la philosophie et je suis musicien. Malheureusement, rien d'autre. Bienvenue au Royaume de l'Aide sociale ! L'autisme me mène à l'isolement ? Pas du tout. Il y a des sociétés au sein desquelles l'autisme ne m'isolerait pas, au contraire ! Et mes deux fils sont intégrés socialement, bien mieux que moi. Il suffisait de leur offrir, à temps, une pédagogie qui leur convenait.

Le secret de la "guérison" de mon fils, autiste mutique, "déficient intellectuel", perdu dans son monde ? 

1- L'apprentissage du langage parlé (ce n'est pas inné mais acquis chez les autistes mutiques, mais j'ai démontré ailleurs, à quel point ça tient à peu de chose) grâce aux pictogrammes - et ce n'est pas nouveau : en Extrême-Orient, l'écriture est née de pictogrammes figuratifs.

2- L'éducation d'un enfant qui SAIT qu'il n'est pas handicapé, mais différent, et dont le modèle paternel est autiste.

Le danger avec les autistes mutiques, c'est que leur intelligence, "a priori" intacte, demeure à l'état de potentiel. Mais il y a eu des sociétés où même eux auraient appris, comparativement au monde social dans lequel nous sommes plongés, ici et maintenant.

Chez les Bochimans, un Occidental normal aurait bien des difficultés à se sentir bien. Ainsi, un Bochiman trouverait bien fou, et très tordu, ce qui se passe ici, et il voudrait quitter très vite notre Occident, pour retrouver son monde, sa vie, ses journées d'Afrique. Ici, il serait isolé. Quand affirmera-t-on que le fait d'être Bochiman mène à l'isolement ?

Lorsque a eu lieu la Perestroïka, Alexandre Soljenitsyne, jusqu'alors exilé et vivant au Vermont (isolé et reclus, après une période d'actions oratoires et écrivaines), Soljenitsyne donc, est retourné en Russie en déclarant "A quoi bon parler librement quand personne n'écoute."

Je n'ai rien contre la notion de "handicap". Je suis handicapé. Je suis obèse et diabétique (pourtant pas sédentaire). Mais l'autisme n'est pas un handicap, simplement. Des signes trompeurs (parce que semblables en apparence) peuvent mener à un diagnostic d'autisme alors qu'il s'agit de traumatisme cérébral, comme je le disais. On se remet rarement d'un traumatisme cérébral. Mais l'autisme n'est pas EN SOI, un frein au développement. Le développement de l'autiste est stoppé par le monde tel qu'il se dessine autour de nous.

La société doit se remettre profondément en question. Les journaux le crient à coups de titres dont chaque lettre est grande comme ma main. Mais ça ne se fera pas de notre vivant. Beaucoup de glace aura fondu...
____________________ © Stephan Blackburn

jeudi 2 décembre 2010

Helena

Helena laissait sa plume se balader sur le papier brut, dont elle aimait le bruissement. Elle vivait son autisme seule, en compagnie de son jeune chat tout gris, et si doux. Son appartement était jonché de feuilles, tantôt en liasses, tantôt disséminées au hasard, qui n’auraient semblé que destinées à compliquer encore le désordre régnant en maître des lieux. Helena ne quittait jamais son appartement qu’une fois par jour, parce que cela lui avait été prescrit. Elle craignait le monde, les gens, la vague effrayante et agressive des mouvements de voitures, d’humains, ce monstre au souffle – que dis-je – au rugissement spectral et horrible.

Cependant Helena, en cette nuit de Noël, laissait tranquillement danser les mots à la volte de sa plume parcheminant les feuilles, suivant l’inspiration de son esprit. Dans le calme, elle se laissait parfois distraire par les flocons joufflus qui gonflaient le majestueux pin blanc en l’hommage duquel elle consacra un jour quelques vers. Un visiteur eût-il pu pénétrer au sein de ce foyer, s’il avait été quelque éditeur ou homme de lettre, il n’eût pas manqué d’être sidéré : il se serait trouvé là dans le milieu même du génie littéraire ; Helena était l’une des plus grandes poétesses que la planète ait jamais accueilli.

On frappa timidement à la porte. Elle sortit de son doux rêve, et regarda à travers le judas : c’était son père.  « Bonjour Helena », lui dit-il, un sourire timide et inquiet au visage. « C’est Noël, tu sais, je suis un peu comme toi, tout ce monde, ces réunions de familles… Je suis venu te dire que je t’aime. Je t’aime Helena, et que cette nuit de Noël te remplisse de joie. » Puis, tout petit dans ses vêtements d’hiver, il disparut.

Helena venait à peine de refermer sa porte et de se remettre à écrire, le cœur troublé par un curieux sentiment, qu’on frappa de nouveau. Elle ouvrit, c’était sa mère. Sa mère, qui ne parla pas, qui lui ouvrit seulement les bras. Maladroitement, sans trop savoir que faire, Helena s’y blottit. Elle était si… Si contente… Puis…

Puis elle ouvrit les yeux. Ce qu’elle vit alors, là-bas, au bout d’un long corridor, des visages… Ils étaient tous là, son père, son grand frère et ses deux petites sœurs, silencieux, lointains au regard, mais si beaux pour le cœur ! Si beaux ! Elle souffla : « Venez ! »

Et cette nuit-là, cette nuit-là, il y eut six personnes dans le logis de Helena. Six personnes. Mais Helena ne s’en trouva pas mal. Bien au contraire, elle reconnut ce sentiment, cette émotion, si forte, si douce, si ancienne pourtant. Alors que dehors la neige généreuse couvrait l’arbre magnifique, alors que partout on lisait, touchait, admirait l’âme de Helena, alors que le chaton s’en était allé se réfugier derrière un sofa, Helena sentit une larme couler sur sa joue.

Et cette larme lui rappela que ce qu’elle ressentait, là, maintenant, au milieu des personnes qui lui étaient si chères et desquelles elle était habituellement si lointaine, ce qu’elle vivait, c’était de la joie.

____________________ © Stephan Blackburn

vendredi 11 juin 2010

Autisme : Le modèle Harrisson

L'œuvre de Brigitte Harrisson : Un nouveau départ dans la recherche sur l'autisme
et
Conséquences du modèle de Brigitte Harrisson sur l'étude de l'être humain


Le présent texte a pour objectif de faire la démonstration : 1. que le modèle d'explication présenté par madame Brigitte Harrisson constitue une révolution dans le monde de la recherche sur l'autisme, et sur l'être humain in extenso ; 2. que ce modèle (présenté ici sous le titre « modèle Harrisson ») est, et doit être, la nouvelle base des recherches sur l'autisme. L'objectif est de prouver que les méthodologies suivies jusqu'ici ont toutes été soumises à la même erreur logique, et que le modèle Harrisson est le premier et le seul à avoir suivi une logique différente, qui le met à l'abri de cette erreur. Par conséquent, si notre démonstration est concluante, il s'agirait désormais non seulement d'une faute logique, mais d'une faute morale que d'ignorer le modèle Harrisson, que ce soit pour le salut d'intérêts doctrinaires, d'intérêts particuliers ou au nom de la tradition, de la majorité ou de l'autorité institutionnalisée, que cela ne servirait en rien la compréhension de l'autisme, et que les efforts poussant vers d'autres horizons que celui projeté par le modèle Harrisson deviennent, jusqu'à ce que ce modèle soit compris et assimilé par l'ensemble de la communauté des penseurs de l'autisme, autant d'efforts vains et gaspillés.

On pourra prendre connaissance du modèle Harrisson dans l'essai L'autisme : au-delà des apparences, de Brigitte Harrisson, et édité par Concept ConsulTED, en 2010.

La justification de notre position s'appuie sur l'œuvre Les Catégories, attribuée à Aristote, bien qu'il puisse s'agir, en partie du moins, d'une œuvre apocryphe. Cependant, Les Catégories ont une portée universellement reconnue, et en faire abstraction dans quelque étude que ce soit représente au moins une erreur de logique, et possiblement une erreur morale. On trouvera Les Catégories d'Aristote dans son ouvrage plus générique intitulé Organon (titre attribué post mortem).

Avant de positionner le modèle Harrisson dans un contexte de logique aristotélicienne, nous devons comprendre en quoi cette logique justifie notre appréciation du modèle.

Selon Les Catégories, il existe cinq façons distinctes de fournir une information sur une chose . Trois d'entre elles informent sur ce qu'est la chose, et les deux autres sur comment est la chose. Quand on informe sur ce qu'est la chose, on donne une information sur son essence. On nommera donc les trois premières sortes d'informations, les « prédicats essentiels ». Cependant, quand on parle des deux types d'informations qui traitent de comment est la chose, on fournit une précision sur ce qu'il advient d'elle. On parlera alors de « prédicats accidentels ».
Fig. 1
Première distinction : l'essentiel et l'accidentel



Portons à présent notre attention sur les trois prédicats essentiels, c'est-à-dire les trois façons distinctes d'offrir une information sur la nature, l'essence d'une chose.

Le premier de ces prédicats, et le moins précis, s'appelle le genre. Il nous renseigne sur la famille, la catégorie générale (qualificatif dont l'origine étymologique est issue du mot « genre »). Par exemple, si nous affirmons de cette chose-ci qu'elle est « un ustensile », nous obtenons bien une information essentielle sur la chose, mais une information incomplète.

Le second prédicat essentiel s'appelle l'espèce. Ce prédicat offre une information plus spécifique (qu'on note, encore ici, la source étymologique commune) de ce qu'est la chose, à condition que l'on en connaisse a priori le genre. Si nous disons de cette chose-ci qu'elle est « une fourchette », nous avons une bien meilleure idée de ce qu'est la chose, en autant que nous sachions d'abord que nous avons affaire à un ustensile. Savoir qu'une chose se nomme « fourchette » sans savoir que c'est un ustensile ne s'avère d'aucune utilité intellectuelle.

Enfin, pour que l'intelligence puisse s'exercer à catégoriser les différentes choses d'un même genre en différentes espèces, il faut un troisième prédicat, une information qui permette cette opération mentale. Qu'est-ce qui fait que cette chose-ci, dont nous savons qu'il s'agit d'un ustensile, est une fourchette et pas une cuiller ? La réponse se trouve dans ce qui la différencie spécifiquement : un ustensile muni de plusieurs pointes.

Si nous disons que nous avons en main un ustensile muni de plusieurs pointes, nous nous attendons à ce que l'auditeur comprenne que nous parlons d'une fourchette. Nous verrons plus loin pourquoi nous ne pouvons pas utiliser une expression comme « qui pique » en guise de différence spécifique.

Fig. 2
Seconde distinction : les prédicats essentiels



Nous analyserons maintenant les deux prédicats accidentels. Comme nous l'avons dit ci-haut, ceux-ci se distinguent des premiers en ce qu'ils décrivent « comment est » une chose.

Le premier de ces prédicats que nous expliquerons ici s'appelle l'accident commun. Il s'agit d'une qualité relative à une chose, sans qu'il n'existe aucun lien entre la nature de cette chose et cette qualité. Au sujet d'une fourchette, par exemple, nous pouvons dire que celle-ci est en argent, que cette autre est en acier. Nous pouvons aussi dire que l'une a des pointes courtes, et qu’une autre est plus légère. On notera facilement le caractère non-nécessaire et accidentel de tels qualificatifs. Pour reconnaître un accident commun, il faut que la qualité ne soit pas commune à toutes les fourchettes, ni qu'elle ne soit attribuable qu'aux seules fourchettes. Par exemple, nous pouvons admettre que toutes les fourchettes piquent : il ne s'agit donc pas d'un accident commun.

Où placerons-nous, alors, cette qualité « piquante » de la fourchette ? Il s'agit en réalité du cinquième prédicat possible, qu'on appelle l'accident propre, ou plus simplement le propre. Pour reconnaître un propre, il faut répondre à l'une des deux conditions suivantes. Soit que la qualité est partagée par tous les objets singuliers (les individus) d'une même espèce, soit que seuls les objets de l'espèce sont pourvus de cette qualité. Dans le cas de nos fourchettes, nous admettrons que toutes les fourchettes piquent. Mais pas seulement elles : il y a aussi des couteaux qui piquent. Par ailleurs, « à quatre dents » serait un propre des fourchettes, car s'il est vrai qu'il y a aussi des fourchettes à trois ou à deux dents, seules les fourchettes sont des ustensiles pouvant avoir cette qualité. Dans notre graphique, le propre peut être illustré de différentes façons, mais l'accident commun ne peut pas être correctement illustré, en ce qu'il ne concerne que l'individu, l'objet singulier, et n'a de pertinence que dans la possibilité de le voir apparaître 1. dans le cas de seulement quelques fourchettes et 2. dans le cas d'autres objets qui ne sont pas des fourchettes. En l'occurrence, pour illustrer l'accident commun, nous utiliserons des pointillés.

Fig. 3
Troisième distinction : les prédicats accidentels



L'accident commun étant inutile pour les fins de notre propos, nous nous contenterons d'en fournir quelques exemples : avoir la peau blanche ou noire, avoir une taille forte ou fine, être velu ou pas, être fait de métal, de bois ou de plastique, etc.

Ce qui importe bien davantage dans le cadre de notre propos, c'est de distinguer deux prédicats que l'on confond très souvent, voire presque toujours : la différence spécifique et le propre.

Pourquoi ne définirions-nous pas la fourchette comme étant un « ustensile qui pique » ? La vraie réponse, d’un point de vue logique, se trouve dans cette particularité : un prédicat essentiel, qui informe sur ce qu'est une chose, nous indique une cause de l'essence de la chose, alors qu'un prédicat accidentel nous en indique un effet. La question que nous devons nous poser est la suivante : une fourchette est-elle fourchette parce qu'elle est munie de plusieurs pointes, ou est-elle munie de plusieurs pointes parce qu'elle est une fourchette ? La réponse est simple : Elle est une fourchette parce qu'elle a plusieurs pointes.

Par contre, si nous nous posons la question suivante : une fourchette est-elle fourchette parce qu'elle pique, ou pique-t-elle parce qu'elle est fourchette ? La réponse est qu'elle pique parce qu'elle est fourchette.

Transposons ces distinctions sur un exemple différent. Dirai-je d'un homme qu'il est un homme parce qu'il rit, ou qu'il rit parce qu'il est un homme ? La réponse à cette question est si célèbre qu'elle est devenue un adage : « Le rire est le propre de l'homme ». Mais dans ce cas-ci, on peut dire du propre qu'il est à la fois vrai pour tous les humains, et seulement pour eux. Il n'en demeure pas moins que le fait de savoir rire est un effet. La cause de l'être humain n'a jamais été clairement ni unanimement identifiée. Les existentialistes comme Sartre vont même jusqu'à nier la présence même d'une différence spécifique à l'humain (en ce qu'ils affirment qu'il n'y a pas de nature humaine). Le modèle Harrisson prouve, on le verra, qu'ils se trompent : l'espèce humaine a une essence au moins double. Pour les besoins de notre démonstration, admettons temporairement que « raisonnable » (capable de raison) est la différence spécifique de l'être humain. Nous devrons distinguer cette différence spécifique « raisonnable » du propre « qui rit » en nous posant la question à savoir lequel de ces prédicats est la cause de l'autre. Et la réponse est évidente.

Quand nous désirons définir une chose, le piège le plus dangereux, et celui dans lequel nous tombons si souvent, consiste à utiliser un propre (donc un effet) en guise de différence spécifique. Pour montrer de façon simple le danger d'une telle glissade logique, utilisons un exemple grossier mais faisant image. Si nous définissons un chien de la façon suivante : « animal qui aboie », alors on devrait appeler « chien » un perroquet ou un humain qui se mettraient à aboyer.

Or, et c'est ici que nous touchons à notre objectif premier, nous n'avons jamais découvert la cause de l'autisme, et tous les ouvrages de référence, jusqu'ici, s'en sont tenus à des signes, des effets, pour définir l'autisme. A défaut de mieux, les recherches allant dans ce sens sont légitimes. Par ailleurs, quand il s'agit de déterminer les causes de l'autisme, les travaux de recherche se sont penchés sur la structure neurologique du cortex, ou alors sur une biochimie particulière.

Le modèle Harrisson est parvenu à faire autrement. Ce faisant, non seulement ce modèle offre une réelle différence spécifique à partir de laquelle nous devons, logiquement et moralement, définir l'autisme, mais il révolutionne aussi la conception même de l'être humain. Nous insistons sur l'importance fondamentale de la démarche de Brigitte Harrisson.

Afin d'en comprendre toute la portée, nous devrons compléter le difficile exercice d'identifier une différence spécifique nous permettant, même de façon boiteuse, de définir l'être humain. Cela a déjà été tenté, nous le savons, par de nombreux penseurs de l'histoire des sciences humaines et expérimentales.

Commençons par établir un fait : l'intelligence humaine peut construire des catégories (genres et espèces) avec une relative facilité, puisqu'elle peut habituellement verbaliser et communiquer ces distinctions. Nous prendrons comme exemple cette anecdote dont nous avons été personnellement témoin : un poupon, qui n'avait pas commencé à parler encore, se faisait langer par ses parents. Un matou est entré dans la chambre, et c'est à ce moment que l'enfant prononça son premier mot :
« Chat ! ». Le bébé venait d'appliquer, pour la première fois de sa vie, sa capacité de parler. Plus tard dans la journée, il aperçut le chien de la famille, d'assez bonne taille ; le garçonnet dit aussitôt
« Chien ! ». Mais l'événement le plus révélateur se produisit en fin de journée. Dans des circonstances fortuites, le bébé vit un Chihuahua dans les bras de sa maîtresse. Il s'écria « Chien ! »

Nous pourrions nous demander en quoi consiste cet aspect de l'essence du Chihuahua, permettant à l'enfant de le situer dans la catégorie « chien » et non dans « chat », compte tenu qu'il n'a pas vu la bête se comporter de façon particulière et qu'il ne l'a pas vu aboyer. La justification de cette distinction est extrêmement subtile, et n'est pas à la portée de la capacité verbale du bébé. L'intelligence humaine peut s'exercer en l'absence de langage verbal.

Quel que soit l'animal en présence, nous ne pourrions nous-mêmes pas procéder de façon verbale pour établir sa différence spécifique, à moins de s'être soumis à un exercice pointu et de longue haleine. Seule la division du genre (animal) en espèces (chien, chat, éléphant) semble aisément accessible à la dimension verbale de l'intelligence humaine. Voudrions-nous en décrire les différences spécifiques, nous ne le pourrions pas, et nous nous efforcerions d'établir ce lien genre-espèces à l'aide de propres : il aboie, il miaule, il a une trompe.

S'il est indéniable que la division d'un genre en espèces ne peut se faire que par l'observation intellectuelle d'une différence, cette dernière se verbalise difficilement. Pour les fins de notre propos, nous devons pourtant réussir cet exercice en ce qui concerne l'humain.

Plusieurs aspects de l'être humain ont été identifiés comme différences spécifiques par diverses écoles de pensée. La rationalité, la liberté, la moralité, le statut de « personne », le subconscient, le statut « d'enfants de Dieu », etc.

Cependant (et cela explique peut-être que personne n'ait réussi à s'entendre) aucune de ces caractéristiques n'est présente a priori et sans considérations autres que logiques chez l'être humain. Nous devons trouver, sans acte de foi mais par démonstration intellectuelle, ce de quoi procèdent toutes ces caractéristiques. Nous devons compléter la phrase : « L'être humain est rationnel, moral, libre, il est une personne, il possède un subconscient, il est pourvu de spiritualité, parce qu'il est... ».

Et ce dont il est question ici, de fait, porte plusieurs noms. Il s'agit du Logos grec, que nous traduisons par « psyché ». La rationalité ne s'exerce (d'ailleurs elle n'est pas innée mais acquise) qu'à partir d'un Logos. Il en va de même pour la moralité, la liberté, etc. Carl Gustav Jung a fait la preuve du caractère a priori de la psyché humaine, grâce à la découverte de l'inconscient collectif, inné et vital pour tout individu humain.

On pourrait affirmer que la psyché elle-même procède du cortex, et que c'est le cerveau humain qui en fait la différence spécifique. Ce à quoi nous répondrons que l'intelligence humaine ne procède pas de cette façon. Notre bébé n'a pas mis le Chihuahua dans la catégorie « chien » en vertu d'une configuration corticale de la bête en question. Notre intelligence est plus subtile que l'exercice du langage parlé. De fait, la sémiologie démontre que le langage peut prendre des formes très diverses, et qu'il peut s'exercer indépendamment de l'acquisition de son aspect verbal. Le langage, parlé ou pas, alphabétique ou imagé, auditif ou visuel, est l'effet immédiat de la présence d'une psyché, qui elle-même se trouve déjà dans l'enfant in utero (Jung).

L'être humain est rationnel, moral, libre, il est une personne, il possède une structure inconsciente, il a un sens du spirituel, parce qu'il est pourvu d'une psyché.

Nos considérations, jusqu'ici, ne nous semblent cependant pas représenter une nouveauté notable dans l'identification de ce qui fait la spécificité de l'être humain. Celui-ci est un animal pourvu d'une psyché préexistante, dont la subtilité trouve son expression grâce au langage (quelle que soit la forme que prend ce langage : l'enfant in utero possède déjà une psyché). Le langage verbal, duquel découle la communication ou la socialisation, n'est pas une condition au statut d'être humain. Le Logos, par contre, permet a minori l'exercice de la rationalité et du développement moral, puis la communication et la socialisation, qui sont des propres de l'humain. Nous insistons sur le fait que la rationalité n'est pas forcément une tâche intellectuelle verbale, comme nous l'a démontré l'anecdote du bambin et du chien.

Nous sommes humains parce que nous possédons une psyché subtile. Mais encore, cette distinction ne suffit pas. C'est-à-dire qu'elle ne suffit plus.

Si les animaux sont limités, en regard de l'être humain, dans leurs actions et leurs pensées – ce qui fait d'eux des êtres relativement prévisibles – il n'en demeure pas moins que certains d'entre eux rendent aujourd'hui difficile de considérer « psyché subtile » comme une différence spécifique valable. Nous avons en effet la preuve que certains animaux évolués, notamment chez les primates , ont accès à un langage passablement sophistiqué, au raisonnement, et même à une certaine forme de moralité. Il nous faut en déduire que cela découle aussi d'une entité psychique complexe.

C'est là que le modèle Harrisson vient compléter et révolutionner l'histoire de la spécificité humaine.

Brigitte Harrisson présente en effet, de façon pertinente, acceptable et suffisante, une structure psychique particulière, qui n'est pas un effet de l'autisme, mais qui en est la cause. Cela constituerait la preuve que – dans la mesure où nous admettons en prémisse que l'autisme n'est pas un état pathologique – si on ne s'entend pas sur une définition universelle de l'être humain, on ne peut pas en conclure qu'il n'y a pas de nature humaine du tout, mais au contraire que cette nature est multiple et complexe.

Tout être potentiellement logique, moral, spirituel par sa psyché, est humain de droit, indépendamment de la forme de son cortex ou de son mode de fonctionnement. Quand vient le temps de concevoir la valeur intrinsèque de l'être humain (nous parlons de l'espèce et non des individus qui en font partie), que le psychisme impliqué soit uniforme ou pas n'est pas pertinent, dans la mesure où le potentiel logique, moral et spirituel demeure. Les maladies, les handicaps, qu'ils soient mentaux ou physiques, sont autant d'accidents communs relatifs à l'individu et pas à l'espèce. D'un point de vue logique, une personne sera individuellement trisomique ou schizophrène ; ce qui lui garantit ses droits humains, c'est son appartenance même à l'espèce humaine. D'autre part, un individu dangereux ne sera privé de sa liberté que pour préserver la sécurité de la collectivité.

Quant à l'autisme, souvent perçu comme un handicap, mais seulement en vertu d'effets relatifs à des réponses psychiques particulières au monde social et conventionnel sans qu'il y ait preuve de défaut psychique (pas de preuve de déficience intellectuelle a priori, pas de preuve de déficience morale, sens spirituel intègre, exercice d'une liberté atypique mais équivalente à celle des non-autistes, etc.), le modèle Harrisson nous le décrit au contraire comme un état psychique préservant intégralement l'ensemble des qualités humaines.

En termes plus simples, comme nous l'avons dit, Harrisson fournit la preuve que Sartre, et bien d'autres penseurs, avaient tort. A défaut d'avoir consulté directement l'auteure de cette découverte, nous nous contenterons de qualifier de « statique » la psyché des autistes, et de « dynamique » celle des neurotypiques (non-autistes). La découverte d'un psychisme polymorphe nous oblige à conclure qu'il y a au moins deux façons distinctes et équivalentes, d'être humain. Puisque l'autisme ne s'associe effectivement pas à de la déficience intellectuelle ou à une maladie mentale (ce lien fallacieux se faisant plus ou moins aisément, en vertu d’un effet – accidentel – selon la conformation de la pédagogie des écoles, des parents et de l'entourage social à la psyché autistique d'un enfant), ni à un dysfonctionnement social a priori (les autistes ont le même potentiel que les neurotypiques d'être de bons citoyens, et ont un accès in extenso aux principes de noblesse humaine), nous verrons que la reconnaissance entière et intégrale de l'autiste comme être humain sans handicap est impérative, nécessaire et essentielle. L'autisme constitue effectivement une particularité de l’essence humaine, constituant en quelque sorte une diversité susceptible d’élargir les modes de réflexion, et par conséquent d’enrichir encore les idéaux de sagesse.

Nous répétons qu'il ne s'agit pas d'expliquer la configuration d'un cortex, mais d'exposer un modus operandi psychique, particulier à certains individus humains. On ne pourra pas dire qu'une personne a une « psyché statique » parce qu'elle est autiste, mais bien qu'elle est autiste parce qu'elle a une « psyché statique ».

Les répercussions du modèle Harrisson sont incalculables. Elles touchent la philosophie, la médecine, la psychologie, la sociologie, l'anthropologie, la politique, ou même l'histoire. Nous nous contenterons d'en mesurer les conséquences morales. Pour ce faire, nous nous appuierons sur les trois niveaux moraux énoncés par Laurence Kohlberg : le pré-conventionnel, le conventionnel et le post-conventionnel. Le niveau pré-conventionnel est celui sur lequel se base actuellement l'équilibre économique. A son stade le plus élevé, nous parlerons de donnant-donnant ; autrement on ne parlera que de la protection égoïste d'intérêts personnels. L'état le plus évolué du niveau conventionnel pourrait être baptisé « la loi et l'ordre », alors que son stade le plus faible se définit par la socialisation, dont le caractère normé discrimine l'autiste. Enfin, le niveau post-conventionnel se divise en droits (dans son sens le plus faible) et en principes éthiques universels (justice, amour, respect) dans son stade le plus noble.

Éliminons tout de suite ce qui est moralement le plus primitif : si les recherches portant sur l'autisme se font (quels qu'en soient les cadres ou les institutions qui les cautionnent) dans des buts lucratifs ou pour servir (même a posteriori) des visées curatives ou eugénistes, alors elles sont injustifiables. L'étude du cortex d'un autiste ne se justifie qu'au même titre que l'étude du cortex de n'importe quel humain. D'autres visées que celle-là doivent être soumises à un examen éthique sévère.

L'augmentation exponentielle des diagnostics d'autisme devient parfaitement révélatrice. Elle suit la courbe, exponentielle elle aussi, de l'évolution des conventions sociales centrées sur une économie de marché, dont les impératifs se traduisent par l'exigence de performances et d'une multiplicité de compétences auxquelles seul le caractère dynamique de la psyché neurotypique est capable de répondre (quoique de moins en moins correctement). Les conventions de notre société dite « de droit » (théoriquement appuyée sur le niveau post-conventionnel de Kohlberg), obéissent en fait aux impératifs économiques d'intérêts particuliers (niveau pré-conventionnel). En ce, les conventions sont causes de problèmes majeurs, très visibles et palpables en écologie, mais aussi au sein même des membres des sociétés qui leur sont soumises (décrochage scolaire, utilisation illicite de stimulateurs cognitifs, etc.) Ce phénomène s'accompagne paradoxalement d'un effet secondaire positif : la découverte d'un fonctionnement psychique particulier. La noblesse humaine implique sa diversité : il est bon d'avoir pu découvrir une dimension humaine de tout temps ignorée. Ceci fait, le seul principe moral qui en découle consiste à changer les normes et les conventions en fonction de ces nouvelles connaissances ; un « centre de stimulation » pour autistes, par exemple, ne peut plus être considéré comme tel. La pédagogie doit s'ajuster selon un double impératif : celui de permettre à tous les enfants de se développer en fonction de leur potentiel, et en fonction de leur nature.

Considérer l'autisme comme un handicap est devenu une faute logique, une erreur fondamentale, donc grave. La méthodologie des ouvrages de référence tels le DSM, au sujet de l'autisme, est caduque en ce qu'elle évalue d'après des « symptômes » (des effets), et non en vertu de ses causes, qui se découvrent grâce au modèle Harrisson.

Tant qu'il n'y aura pas reconnaissance des autistes qua autistes comme êtres humains, dont la psyché est spécifique, mais qui sont parfaitement égaux à tout le reste de la collectivité des Hommes, alors cette collectivité sera coupable de discrimination. Toute forme de recherche à venir sur l'autisme doit, logiquement et moralement, tenir compte du modèle Harrisson. En outre, l'anthropologie, la philosophie et toutes les sciences de l'être humain doivent considérer l'Homo Sapiens comme une espèce à la nature non pas simple, mais multiple.

L'être humain se définit par ses facultés psychiques. C'est là sa différence spécifique. Ces facultés sont identiques dans leur potentiel, mais particulières quant à leur mise en œuvre. Telle est cette vérité qui, de tous temps, a fait défaut à ceux qui ont cherché à définir l’être humain.

Et Brigitte Harrisson ne peut pas mieux dire lorsqu’elle affirme : « L’autisme n’est pas ce que nous avons mais ce que nous sommes. »

____________________ © Stephan Blackburn

mercredi 30 décembre 2009

Quand il pleut en ton coeur

Quand il pleut en ton coeur, que ton heur est à mal
Te souvient-il, l'oiseau, couvert de son écale
Qui dort et qui attend l'occasion de grandir
D'enfin ouvrir ses ailes, de son cocon s'enfuir ?

Tu es une colombe, prête à s'épanouir
Tu amasses tes forces, comme l'aigle royal
Vois-tu ce rouge-gorge, qui picore l'étal ?
C'est toi, c'est moi, c'est eux, qui volons d'un soupir

Sur la fenêtre sale, une larme chemine
Je suis loin de l'oiseau qui affronte l'orage
Je trace mon chemin, comme cette eau dessine
La voie de mon envol, dont on dit le courage

Le tout-petit attend, dans son cheval de Troie
Il forcit jusqu'à temps que ses forces déploient
Ce qui n'était alors autre qu'acte de foi
Sans amour on ne voit qu'un bien puéril émoi

Quand il pleut en ton coeur, que ton heur est à mal
Fais caresser ton âme par la main de l'amour
Garde ta foi en moi, je t'aimerai toujours
Et rien d'autre qu'amour ne fut le Saint Graal.
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© Stephan Blackburn